Textes de réflexion

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Louise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
L'HISTOIRE comme élément de sens de l'engagement social

Louise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
Des valeurs au coeur de nos vies et de notre projet de société

Louise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
Des appartenances qui donnent du souffle

Louise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif et Guy Fortier
Au coeur du processus de l'engagement social

Nelson Tardif avec la collaboration de Louise Lafortune, Guy Fortier et Christine Bernier
Aucune refonte en profondeur du capitalisme

Anne-Marie de la Sablonnière et Nelson Tardif, Ensemble pour comprendre et agir

Nelson Tardif, L'analyse sociopolitique. Une pratique collective essentielle

Sally Robb, La prévention de la pauvreté

Nelson Tardif, Soumission à dieu!

Nelson Tardif, Au nom de...

Nelson Tardif, À propos de l'éducation populaire autonome

André Myre, Morts d'enfants

Nelson Tardif, La mondialisation néolibérale à l'assaut du vivre ensemble

Guy Fortier,  Portrait rapide du Québec comme coin de planète

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L’HISTOIRE comme élément de sens de l’engagement social

Dans sa démarche sur le sens de l’engagement social, le CPRF a dégagé cinq éléments au cœur de l’engagement social qui sont porteurs de sens et de souffle pour les personnes engagées : notre histoire collective ; les valeurs que nous portons ; les appartenances développées et entretenues dans l’engagement ; les processus qui nous transforment et qui redonnent du pouvoir sur nos vies et sur notre société ; le projet de société que nous portons et que nous essayons de vivre dans nos groupes.

De ces cinq éléments, nous vous présentons aujourd’hui celui de l’HISTOIRE en proposant quelques repères de sens autour de cet élément. L’engagement social contribue à donner un sens, une orientation à l’histoire. Il aide à faire évoluer l’humanité vers une vie en société fondée sur l’équité, la justice et le respect de la dignité des personnes et de la nature. D’un autre côté, prendre le temps de jeter un regard sur nos histoires personnelles et collectives donne du sens, du souffle à l’engagement social. Comme les deux côtés d’une médaille qui lui donnent tout son pesant … d’histoire.

1. S’approprier  l’histoire

Nous avons tous et toutes appris l’histoire à l’école. Mais l’histoire apprise, c’est celle écrite et interprétée par les autres. S’approprier l’histoire, c’est se la raconter, se dire les victoires et les échecs, les passions qui nous ont soulevés, les événements vécus ainsi que les hommes et les femmes qui les ont façonnés. C’est interpréter ensemble l’histoire, à partir de nos valeurs et de nos partis pris. Cela change le regard sur l’histoire. «De quelle histoire parle-t-on ?» S’approprier l’histoire aide à comprendre notre présent. S’approprier l’histoire, c’est écrire notre propre histoire, c’est devenir «AUTEUR DE NOTRE HISTOIRE».

Devenir auteur de notre propre histoire, c’est  prendre conscience que «c’est nous qui faisons l’histoire». Sans les gestes de solidarité que nous posons au quotidien, sans nos mobilisations dans les luttes locales et nationales pour défendre les droits humains, l’environnement ou la paix, sans les coalitions et les concertations que nous développons, l’histoire ne serait pas la même. L’engagement social permet de créer l’histoire et donne corps à notre projet de société. Le plus bel exemple est sans doute la lutte des femmes, une de celles qui a «changé le cours de l’histoire» et transformé en profondeur les rapports privés et sociaux au XXe siècle.

Dans la démarche proposée par le CPRF, l’histoire était présentée sous la forme de grandes portées musicales. Les personnes participantes étaient invitées à prendre connaissance des grands événements de l’histoire communautaire, sociale, économique et politique des 40 dernières années aux plans québécois et international. Elles étaient aussi invitées à faire l’histoire de leur groupe et de leur région et à la situer dans ce grand portrait historique. Enfin, chaque personne se situait elle-même en nommant l’événement déclencheur de son engagement social et en le situant sur les portées historiques. On a ainsi permis aux gens de saisir que chaque personne, chaque groupe, chaque région est partie prenante de l’histoire. Chaque action, chaque geste réalisé dans notre engagement social est comme une suite de pas qui s’inscrivent dans une histoire, la nôtre et dans l’histoire collective des luttes sociales.   L’histoire n’est pas en dehors de nous. Nous sommes au cœur de l’histoire.

2. L’histoire, une inspiration qui donne du sens

«On ne part pas de zéro, on est inspiré par quelque chose !» L’histoire est un élément de sens au cœur de l’engagement social parce qu’elle donne une perspective à nos actions. Elle permet de prendre conscience que d’autres avant nous ont fait avancer les causes et les enjeux que nous portons, à leur façon parce que confrontés à des conjonctures particulières. Nous avons pris le relais d’autres personnes dans l’histoire. Nos actions d’aujourd’hui, même différentes et reliées à de nouveaux enjeux, s’inscrivent dans une continuité. Voir le chemin qui a été fait est valorisant, motivant. Pensons aux avancées en égalité des noirs, marquées dernièrement par l’arrivée d’Obama à la présidence des États-Unis.

L’histoire demeure un témoin de notre évolution et un support à notre espérance en un monde différent, plus juste et égalitaire. Elle permet alors de saisir l’importance de l’aujourd’hui tout en nous révélant que le défi de faire advenir le projet de société que nous portons transcende le simple temps de notre existence humaine. On nourrit alors une confiance en l’avenir qui dégage une perspective et favorise une créativité pour aujourd’hui en gardant le cap sur l’horizon de transformation sociale attendue.

3. L’histoire qui nous outille

L’histoire est un formidable outil de compréhension de notre réalité qui stimule l’éveil de la conscience. Mais réfléchir à son histoire permet aussi de développer des capacités, des habiletés utiles dans l’action communautaire et l’éducation populaire autonome. C’est prendre le temps de s’arrêter pour jeter un regard en arrière, évaluer le chemin parcouru, faire des bilans, identifier les forces en présence qui la font bouger, les actrices et les acteurs qui y agissent et leurs stratégies. L’action devient ainsi plus éclairée. Regarder l’histoire et nommer les embûches rencontrées, les erreurs de parcours, les pas, les gains faits au fur et à mesure des luttes menées permettent de mieux voir le prochain pas à faire. Nos stratégies d’action se précisent et gagnent en efficacité parce que le regard sur l’histoire permet d’apprendre de ses bons coups et de ses erreurs. Collectiviser les difficultés et prendre du recul par rapport à celles-ci, c’est établir un rapport à la transformation sociale qui s’inscrit dans le temps et donc dans l’histoire. Situer nos actions dans une histoire comme étant la suite de quelque chose donne une profondeur à l’analyse et une perspective qui dépasse l’espérance d’une seule vie.

4. L’histoire, le passage d’un relais intergénérationnel de sens

Prendre le temps de se dire, de se raconter l’histoire, nos histoires de luttes collectives crée un rapprochement intergénérationnel fécond où des plus jeunes se situent dans l’histoire des luttes sociales et reçoivent le relais de personnes militantes plus âgées. Plus que le passage d’un relais d’action, c’est le passage d’un relais de sens. «Voir des personnes qui ont duré dans l’engagement renforce mes convictions profondes, surtout qu’elles ont souvent été au cœur des grands changements. L’exemple de ces gens m’inspire.» Les témoins et les modèles sont importants. Plus que des événements à raconter, il y a une rencontre. 

Connaître son histoire est un élément fondamental d’identité  pour évoluer. «Il faut savoir d’où on vient pour avancer.» Se situer dans l’histoire est important parce que cela permet de rester en contact avec ses racines. Aucun arbre, aucune plante déracinés ne survivent plus que quelques jours.  Nous ne pouvons faire table rase de l’histoire. L’histoire comme source de sens est d’autant plus importante que nous vivons dans une culture du court terme qui montre peu de respect pour le temps, passé, présent et à venir. Jusqu’à déclarer la fin de l’histoire (!) comme le disait Francis Fukuyama. Dans notre économie financière mondiale néo-libéralisée, le long terme est de 48 heures. Le temps est une denrée rare. 

5. Des défis face à l’histoire dans nos groupes

- Faire mémoire parce qu’on ne repart jamais de zéro.

La vie dans nos groupes est une suite d’actions trépidantes et ce qui est souvent mis de côté, c’est le temps pour écrire nos histoires. On fait des retours, des bilans, souvent rapidement et on garde peu de traces des stratégies utilisées, des difficultés rencontrées des gains, des petites victoires.  Prendre le temps de connaître, dire, analyser, écrire nos histoires collectives aide à rester fidèle à l’appel du départ. Il est bon de retourner à l’histoire quand une nouvelle action se prépare pour ne pas répéter les mêmes erreurs, pour s’inspirer et aller plus loin.  Car l’histoire prend son temps pour advenir. Au sortir de la marche «Du pain et des roses», la déception était au rendez-vous devant les faibles gains obtenus en regard des dix revendications portées. Pourtant, une nouvelle évaluation faite 10 années plus tard montre que des gains substantiels ont été fait  par rapport à chacune de ces revendications. Loin d’être une perte de temps, ce regard en arrière est souvent positif et mobilisant.

- Faire de la place aux jeunes.

Faire de la place aux jeunes (et aux nouveaux militants-es parfois moins jeunes) est un défi d’autant plus actuel qu’une pénurie de main d’œuvre est à prévoir d’ici quelques années dans le milieu communautaire. Il y a un donc un enjeu à transmettre l’histoire de nos groupes, l’histoire du communautaire et des luttes sociales pour que notre mouvement demeure animé du souffle de la transformation sociale.  

Toutefois, s’inspirer de l’histoire ne veut pas dire faire pareil. Faire de la place aux jeunes, c’est aussi relativiser nos façons de faire. Les modes de militance et d’action ne sont pas les mêmes aujourd’hui. Les jeunes permettent d’évoluer. Encore faut-il leur laisser la marge de manoeuvre pour le faire et ne pas être éteignoir.


CPRF, Tournée nationale sur le sens de l’engagement social, Rapport «De l’indignation à l’espérance», Octobre 2002, p. 70

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Des valeurs au coeur de nos vies et de notre projet de société

Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (élément traité dans le bulletin du CPRF de juin 2009), les valeurs que nous portons, les appartenances que nous développons, les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir.  Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément des valeurs.

Les valeurs, des repères de sens dans nos vies

Plusieurs valeurs sont au coeur de notre être et touchent plusieurs dimensions de notre vie. Si, par exemple, la valeur de l’intégrité est importante pour nous, elle sera présente dans la famille, dans les amitiés, dans le travail. Les valeurs prennent corps et force dans nos vies et nous permettent de bâtir une cohérence, une qualité d’être. On dira de ceux et celles qui arrivent à bien incarner les valeurs profondes qu’elles portent au cœur de leur vie qu’elles sont des « personnes de valeurs ».

Nous pourrions débattre longuement du mot valeur et des différentes définitions qui peuvent y être accolées. Le Petit Robert en donne plusieurs dont celle-ci qui concerne notre propos : «ce en quoi une personne est digne d’estime (quant aux qualités que l’on souhaite à [l’être humain] dans le domaine moral, intellectuel, professionnel). » Et on doit ajouter social. Le courage est une valeur morale importante que bien des personnes avec qui nous sommes solidaires véhiculent dans leur vie tous les jours pour assurer leur survie et leur dignité mais ce n’est pas une valeur sociale à proprement parler. Notre démarche nous a amenés à nous rendre compte que les valeurs portées dans l’engagement social sont nécessairement des valeurs qui réfèrent à l’autre, à autrui. «En tant que valeurs, les valeurs sociales sont des qualités ; en tant que sociales, elles concernent autrui. (…) les qualités qui habilitent un individu à vivre en société.» Nos valeurs nous aident à développer un rapport à l’autre qui participe à construire une humanité qui reconnaît les droits fondamentaux à la vie et à la dignité et qui reconnaît que «Chaque personne a une valeur.» Le qualificatif «social» est également significatif car il appelle à la responsabilité reliée au pouvoir politique, défini comme  «relatif à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans une société organisée.» Nos valeurs sociales devraient nous engager sur le terrain de la lutte sociale pour que l’organisation et l’exercice du pouvoir politique reflète ces valeurs sociales.

Au premier rang des valeurs nommées lors de nos tournées arrive la justice sociale, à laquelle est très souvent associée la solidarité. Vient ensuite le respect, surtout le respect de la dignité humaine, l’égalité, l’équité, le partage, l’entraide, la fraternité, l’ouverture, l’amour de la vie, … Ces valeurs deviennent des repères. Ce qui nous fait dire OUI à des projets qui portent ces valeurs, OUI à un idéal de vie en société. Ce qui nous fait aussi dire NON à l’injustice, NON aux inégalités systémiques qui touchent les femmes, NON à la violence et à la guerre, … Les valeurs au cœur de notre vie sont le moteur de notre indignation. «Quand il y a des injustices, ça bouille tellement en dedans qu’il faut faire quelque chose.» L’image utilisée pour illustrer les valeurs dans la démarche «Ça nous touche… on bouge !» était celle des rames qui nous propulsent dans le courant de l’engagement social, qui nous permettent de nous diriger dans le courant, de le remonter parfois et d’éviter les écueils.

Faire des choix en cohérence avec ses valeurs

Ces valeurs nous amènent à ne pas nous fermer les yeux sur toutes les logiques qui engendrent de l’exclusion, de l’exploitation, de l’oppression et de la destruction. Il y a une radicalité qui accompagne ces valeurs et nous fait choisir la vie et rejeter tout ce qui la bafoue d’une manière ou d’une autre. Ces valeurs au cœur de nos vies nous amènent à faire des choix. Porter ces valeurs m’amène à côtoyer des personnes et à m’inscrire dans un groupe qui poursuit cet idéal. Combien d’entre nous ont fait  le choix d’œuvrer au sein du mouvement communautaire où ce qui prime est l’avancement des droits et non pas l’avancement personnel, malgré l’insécurité financière qui l’accompagne souvent. Parce que l’engagement social au nom de ses valeurs nourrit aussi l’espoir. L’espoir d’une société meilleure certes mais qui s’incarne dans les petits pas faits au quotidien, les reprises de pouvoir sur sa vie et sur sa société. «Voir des pousses, un peu de ce que j’ai semé, contaminé, avoir un rayonnement. Ça ne se peut pas qu’on rame dans le vide pendant des années, il y a quelque chose qui se passe quelque part.»
Ou comme le disait les personnes participantes à la démarche «Ça nous touche… on bouge !», elles permettent «d’axer sa vie sur l’amélioration», «donner la chance aux gens d’améliorer leurs conditions», «travailler à améliorer les conditions de vie des femmes».

Souvent, nos valeurs nous engagent sur la voie de la marginalité, face à nos familles par exemple, non parce que nous désirons être marginaux mais parce qu’elles nous obligent à être à contre-courant des valeurs dominantes de notre société que sont la compétitivité, la performance, l’individualisme, l’égoïsme. Elles nous engagent à «être avec» les personnes appauvries, exploitées et dominées par le système capitaliste en place, à se laisser interpeller par l’autre et à ne pas accepter les injustices. 

Ce sont ces valeurs et la «pratique de ces valeurs» qui donnent un sens à nos vies. Le mot valeur prend alors un second sens.  «Ce qui fait que la vie vaut d’être vécue ; ce qui donne un sens à la vie» . Ce qui a de la valeur pour nous devient alors une cause : lutter contre la pauvreté permet de vivre la valeur de la justice, améliorer les conditions de vie des femmes permet de vivre la valeur de l’égalité, etc.

Les valeurs collectives

Les valeurs individuelles deviennent des valeurs collectives quant elles sont partagées par un groupe, une organisation. Partager des valeurs donne plus de force au mouvement de la transformation sociale et à ses différents courants que sont la lutte à la pauvreté, le féminisme, l’altermondialisme, les droits humains, le syndicalisme, etc. L’image que nous utilisions dans la démarche «Ça nous touche … on bouge !» pour illustrer les valeurs collectives était celle des voiles. Plus puissantes que les rames, les voiles nous permettent d’aller plus loin et plus vite dans le courant de la transformation sociale. Elles permettent de garder le cap sur notre projet de société.

Les façons de partager les valeurs individuelles sont multiples, comme nous l’ont dit les personnes participantes à la démarche «Ça nous touche… on bouge !» : engagement avec, travail d’équipe, rencontre, échange, attention aux personnes, dans l’amitié, dans l’appartenance à une communauté, dans la transmission à ses enfants et à la relève, dans la sensibilisation, la discussion, l’information. Le dénominateur commun de tous ces moyens, c’est l’action, le vrai témoin des valeurs. «C’est l’activité qui manifeste les qualités.»  

Les valeurs communes

Elles deviennent des valeurs communes quand elles sont intégrées et effectives dans le projet de société. Les valeurs mises au cœur d’un projet de société témoignent de l’avancement d’une civilisation. «De même que les valeurs humaines font l’être humain en santé corporelle, morale, intellectuelle et spirituelle, ainsi les valeurs sociales, (…), feront la société en santé, la société saine. Et la société saine fonctionne bien (elle guérit bien, elle instruit bien, elle loge bien) comme fonctionne bien l’individu en santé (il digère bien, il dort bien, il entend bien).» Les valeurs communes s’incarnent dans des institutions publiques et démocratiques qui mettent en place des politiques sociales et des services publics cohérents, en lien avec ces valeurs. «Ce qu’on réalise ensemble dans une société civile s’appelle […] le bien commun. »

Les valeurs communes sont des aspirations, un idéal de bien commun vers lequel la société tend. Elles peuvent être clairement reconnues mais pas encore totalement effectives. Le débat sur les accommodements raisonnables a permis d’affirmer clairement l’égalité des hommes et des femmes comme une valeur commune de la société québécoise. Pourtant bien des pas restent à faire pour accéder à une réelle égalité.

Chaque individu, chaque groupe, chaque société a une échelle de valeurs. Les mouvements sociaux se battent pour que les valeurs de justice sociale, d’égalité, de respect de la dignité humaine soient les valeurs situées au haut de l’échelle de notre société. D’autres, nos leaders politiques et les grands financiers qui ont le pouvoir économique et politique, ont une échelle de valeurs qui fait de l’humain un instrument de leur pouvoir. Au-delà de leurs discours qui reprennent parfois les valeurs de solidarité, de justice et d’égalité, les actions mises en place montrent clairement que leur échelle de valeurs ne place pas la dignité humaine dans leurs valeurs prioritaires. La question des valeurs n’est pas anodine. Elle indique clairement le sens des projets de société qui nous sont proposés, de l’ordre mondial qu’on nous impose. Il y a là un critère de discernement et d’analyse incontournable. Ce n’est pas le seul mais il est central. Les valeurs individuelles déterminent les contours des êtres humains que nous voulons devenir. Les valeurs communes déterminent les contours du projet d’humanité que nous voulons vivre.

Prendre le temps de nommer, de redire et de partager ensemble les valeurs qui nous mettent en action n’est pas du temps perdu. En faire l’économie dans nos projets, c’est les amputer de ce qui en est le cœur. Lors des tournées «Ça nous touche… on bouge !», les personnes participantes ont confirmé qu’y revenir ensemble rebranchait sur le sens qui nous permet d’enfiler nos souliers le matin pour faire d’autres pas vers un projet de société commun


M. Blais, L’anatomie d’une société saine, Éd. Fides, 1983, p.12

Citation d’une personne  participante d’une table ronde , tiré du rapport de tournée sur le sens de l’engagement social De l’indignation à l’espérance, CPRF, 2002, p. 46

Ibid, p. 43

Citation d’une personne  participante d’une table ronde , tiré du rapport de tournée sur le sens de l’engagement social De l’indignation à l’espérance, CPRF, 2002, p. 45

J. Baechler, Qu’est-ce que l’idéologie ?, Paris, Gallimard, Idées, n. 345, 1976, p. 61 cité dans M. Blais, L’échelle des valeurs humaines, p. 14

M. Blais, op. cit.,  p.14

M. Blais, op. cit., p. 13

Ibid, p. 17

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Des appartenances qui donnent du souffle

Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (bulletin du CPRF,  juin 2009), les valeurs que nous portons (bulletin d’octobre 2009), les appartenances que nous développons, les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir.  Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément de l’appartenance.

Les bateaux de la transformation sociale

Dans la démarche «Ça nous touche, on bouge !» l’appartenance prenait la forme d’un bateau .
Les paquebots du néolibéralisme (bateaux de croisières, navires marchands, sous-marins, navires de guerre, destroyers) créent des vagues tellement fortes qu’elles risquent de submerger et d’écraser l’humanité. Obnubilés par le faste de ces embarcations, plusieurs surfent sur leurs vagues et suivent leurs sillons dans l’illusion d’être du même voyage. Certains et certaines essaient de s’en sortir tout seul, de résister aux vagues et s’essoufflent de plus en plus. Plusieurs ne parviennent même plus à rester la tête hors de l’eau. Par contre, d’autres choisissent une embarcation collective pour se donner plus de force et réussir à sortir de ces vagues destructrices : un canot, un pneumatique de sauvetage, un rabaska, un radeau de fortune, un catamaran, un voilier, un remorqueur… Dans la formation, on «vire» les tables à l’envers. Elles deviennent les bateaux de nos appartenances.  On cherche à regrouper sur un même bateau les personnes qui se sentent appartenir à un même courant de résistance et de transformation sociale : féminisme, lutte à la pauvreté, défense des droits humains, altermondialisme, syndicalisme, écologie, etc.  Les courants sont multiples, les appartenances aussi.

Si nos appartenances sont variées, certaines sont plus significatives pour nourrir notre engagement. Certains courants de la transformation sociale marquent notre parcours, nos agirs, notre humanité de façon plus intense. Dans une manifestation, même si on est solidaire de tous et toutes, on marchera derrière la bannière de ce qui nous mobilise le plus intérieurement. C’est une question d’affinités dans le partage autour d’une oppression commune, dans une vision similaire du travail à accomplir, dans la perspective d’un but commun à atteindre. Le bateau, c’est la gang avec qui on partage les mêmes valeurs, des actions communes, une mission collective.

L’engagement social, une part de notre identité

Nos appartenances permettent de construire notre identité. Plusieurs éléments sont au cœur de cette identité : notre famille, notre sexe, notre métier, notre nationalité, nos idées politiques… « L’appartenance sociale est une aspiration essentielle de l’humain. Elle lui procure un effet de reconnaissance et constitue un élément de son identité. L’appartenance est le signe d’un lien humain et d’une place parmi les autres.»
L’engagement social est une part de l’identité des personnes qui s’impliquent. Dans le processus de l’engagement social, les personnes développent leur identité dans des liens choisis consciemment qui se vivent dans un groupe, un organisme, autour d’un projet sur lequel on veut se donner une prise collective. Cette identité se construit par le partage de certaines valeurs, d’une vision du monde centrée sur la justice, l’égalité, la dignité des personnes et le respect de la vie sur la planète. L’engagement social permet de se reconnaître appartenir à un courant de fond, la conscience de partager un souffle commun de transformation sociale. Se reconnaître dans les autres qui portent des valeurs, une expérience semblable permet la rencontre de soi et la rencontre des autres. Sans cette rencontre, il n’y a pas d’humanisation possible.

Des appartenances incarnées.

Pour être significatives, nos appartenances doivent être incarnées dans des relations vraies avec des personnes qui nous inspirent. Par exemple, se dire appartenir à la gauche peut être vrai mais trop large pour nourrir un réel sentiment d’appartenance. C’est désincarné. Dans l’appartenance, il y a un enracinement qui donne corps (des pieds et des mains) à ce qu’on porte comme projet de société.  Il y a d’abord des personnes, des relations vraies, interpellatrices et inspirantes. « Le moteur pour moi, ça continue d’être les personnes qui vivent dans la pauvreté, dans la violence, qui ont vécu de multiples oppressions, qui ont des visages, qui ont des noms pour moi, qui sont mes amis-es. » Le fait d’avoir des groupes d’appartenance, des réseaux nous fortifie. Ces groupes et ces réseaux permettent de partager, de réfléchir, de se confronter, d’agir collectivement et de faire la fête dans cette longue marche pour faire surgir un monde différent. C’est dans la fête qu’on célèbre les avancées personnelles et collectives. La fête est une dimension fondamentale pour développer l’appartenance. Et les fêtes les plus réussies sont celles qui permettent de nommer le sens de ce qu’on vit ensemble.

Des appartenances qui mènent à l’action donnent du souffle. Ce ne sont pas des lieux d’enfermement. Une appartenance vivante, c’est une appartenance ouverte, qui ne possède pas «la vérité». Douter, se poser des questions, se remettre en question permet de rester ouvert aux autres, à la solidarité avec des mouvances plus larges. Les appartenances ne doivent pas être des sectes qui proposent des dogmes. Une appartenance ouverte permet de se désenclaver l’esprit. Elle fait entrer dans un processus qui nous fait bouger intérieurement et extérieurement. Une appartenance qui ne nous laisse pas tranquille est une appartenance dynamique qui nous amène à évoluer, à aller de l’avant, à se faire confiance.

 Se reconnaître et être reconnu

Les appartenances sont également des lieux de réalisation de soi. On y découvre des forces, des capacités qui nous révèlent des parties de nous-mêmes qui nous étaient inconnues. Parler devant un groupe, accueillir et écouter d’autres personnes, écrire des textes, animer des rencontres, apporter des idées éclairantes, mettre à profit des habiletés et développer de nouvelles expertises sont autant de gestes qui permettent de reconnaître sa valeur comme personne. Ces capacités et ces qualités prennent toute leur force quand elles sont reconnues par les autres. «Appartenir, c’est en effet découvrir que je m’actualise en lien avec d’autres personnes, que j’ai une part irremplaçable à exercer dans les groupes auxquels j’appartiens; que dans ces groupes, je dois tenir compte de l’autre, de ce qu’il est, de ce qu’il pense, de ce qu’il peut apporter, qu’ensemble nous pouvons construire, créer, mettre en oeuvre des projets qui puissent servir la collectivité.»  

C’est pourquoi une dimension importante de l’appartenance, c’est la reconnaissance des réalisations personnelles et collectives. Pour durer dans l’engagement, la reconnaissance des autres est essentielle. C’est un aspect qui n’est pas à négliger dans nos groupes.  Une participante à l’une des tables rondes de la tournée nationale sur le sens de l’engagement social en 2000 l’exprimait clairement : «Avoir la capacité de faire mes propres choix. Me dire que je suis capable. Ce qui me fait continuer, c’est de me sentir capable, de dépasser mes peurs. (…) La confiance des autres envers moi. Ils m’ont donné ma chance.»

Pour dépasser la peur du changement

Cette citation fait ressortir que la peur du changement, qui est inhérente à la transformation sociale, est un autre élément important de l’engagement social. Par le soutien mutuel, par la confrontation saine et amicale, les appartenances aident à dépasser la peur du changement. Sortir de nos zones de confort, prendre le risque de la transformation peut être insécurisant. Apprivoiser le changement tant à l’intérieur de soi qu’autour de soi est plus rassurant quand on est accompagné par d’autres personnes qui ont expérimenté de nouvelles libertés intérieures et qui croient que les transformations sociales sont possibles. Dans l’engagement social, on développe des relations qui sont nourrissantes pour durer et nécessaires pour faire vivre ce à quoi on croit. Dans cette perspective, l’appartenance, c’est exigeant. Cela demande de la fidélité. On ne laisse pas tomber à la première épreuve. C’est un engagement qui crée des responsabilités envers ceux et celles avec qui on s’engage. L’appartenance suppose la confiance. 

L’appartenance pour nourrir l’espoir du changement

Plus largement, l’appartenance au courant de fond de la transformation sociale comporte des exigences et des défis importants pour le mouvement communautaire. Lors d’une intervention dans le cadre d’une journée de réflexion des organismes de formation, Danielle Fournier, professeure retraitée en travail social, lançait un certain nombre d’interpellations aux organismes du mouvement communautaire pour qu’ils restent des lieux d’appartenance significatifs permettant de faire l’apprentissage de la citoyenneté et de la transformation sociale :

Pour faire cela, les personnes qui s’impliquent dans les organismes communautaires (travailleurs-es, bénévoles, personnes participantes) doivent sortir de leurs zones de confort, accepter d’être bousculées dans leur programmation, au-delà des urgences individuelles, pour innover et répondre à l’actualité.

L’appartenance à ce mouvement communautaire centrée sur la transformation sociale fait perdre du terrain à l’individualisme qui sert les fins de l’idéologie dominante. Ensemble, il est plus facile de développer une pensée libre et autonome, ce qui contribue à nourrir le sentiment d’appartenance à «une gang» solidaire avec les personnes qui vivent les oppressions des systèmes de domination. Ainsi, l’appartenance permet de combattre l’individualisme exacerbé.

C’est l’ensemble de nos enracinements qui nourrissent l’espoir et créent le possible. On ne peut pas être de tous les combats, mais on sait que d’autres mènent d’autres combats sur d’autres fronts. Dans ce sens, appartenir à un des courants de la transformation sociale ne signifie pas s’opposer aux autres courants ou prétendre que le nôtre est «le meilleur» ou «le plus urgent». Si les stratégies peuvent être différentes, la solidarité doit demeurer. Et c’est là tout un défi que le mouvement communautaire ne relève pas toujours à cause d’une vision parfois dogmatique des choses. On revient alors à l’enfermement.

C’est chaque lutte et c’est l’ensemble des luttes qui portent l’espoir du changement. La diversité de nos appartenances ne s’opposent pas, elles créent plutôt l’ensemble des conditions nécessaires à la construction d’un autre monde possible, d’une humanité nouvelle porteuse de nos rêves et de nos espoirs de justice et de dignité pour tous et toutes sur une planète qu’on respecte et dont on prend le plus grand soin.


Cette démarche est devenue une session de formation «Marcher à contre-courant, une question de sens» offerte par le CPRF dans sa programmation régulière. Visitez notre site internet pour plus d’informations www.cprf.biz

Olivier Devillard, Dynamiques d’équipes, 2000, p.40

CPRF, De l’indignation à l’espérance, Le sens de l’engagement social chez les 25-40 ans, extrait d’un témoignage, 2002, p. 71

Cité dans www.uquebec.ca/edusante/sociale/imp_sentiment_appartenance.htm , tiré de Brochure: l’appartenance à un groupe : les six-onze ans et leur rapport aux valeurs, p.4

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Au cœur du processus de l'engagement social

Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (bulletin du CPRF,  juin 2009), les valeurs que nous portons (bulletin d’octobre 2009), les appartenances que nous développons (bulletin de décembre 2009), les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir.  Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément du processus.

Passage de l’indignation du NON vers le OUI de la transformation sociale

L’engagement social nous conduit dans un processus qui permet de prendre du pouvoir dans nos vies tout autant que dans la société. C’est un processus constitué d’une multitude d’expériences qui permettent, au fil des ans et des engagements, de faire des gains en dignité, en estime de soi, en confiance au plan individuel; en solidarité et en espoir au plan collectif.

Quand on découvre les injustices, notre premier mouvement en est un d’indignation. Non, ce n’est pas juste ! Non, ils n’ont pas le droit de faire ça !

«Quand je fais un bilan, je m’aperçois que dans mon histoire personnelle, j’ai vécu de l’exclusion. J’ai toujours été toutoune et, à l’école, je faisais rire de moi. Je viens d’un milieu plus pauvre et au secondaire, je faisais rire de comment j’étais habillée. C’est de vivre l’exclusion qui m’a permis de développer une sensibilité aux autres. (…) C’est à partir de mon expérience personnelle d’exclusion que j’ai développé cette sensibilité à lutter contre l’exclusion.» Rosalie, St-Hyacinthe

Il y a donc une première prise de conscience « révoltée » qui doit être poussée plus loin dans la compréhension des causes pour saisir la mesure des transformations à apporter pour changer la situation.

Faire le choix de passer à l’action, de s’engager socialement pour faire ce changement nous fait vivre plusieurs passages. L’un d’eux, essentiel, est le passage de l’individuel au collectif. Passer du «je» au «nous» résulte d’une conscience critique qui se développe au fil des engagements. Apprendre avec d’autres à questionner et à lire la réalité permet de voir que les problèmes vécus par les individus, les groupes, les milieux de vie découlent d’injustices qui proviennent de la façon dont la société est organisée et qu’ensemble on peut agir sur celles-ci. C’est le propre de l’analyse sociale.

Le processus de conscientisation ou d’empowerment développe notre capacité de penser par nous-même, notre sens critique, tant individuellement que collectivement. Il permet de développer de la cohérence dans nos vie parce qu’il amène à faire des choix en fonction de nos réalités, de nos forces, de nos droits et de notre dignité. Regarder les OUI et les NON que nos engagements nous ont amené à dire dans nos vies est un bon exercice. Qu’est-ce que ça révèle ? Vers quoi cela nous amène-t-il ? Quels chemins inattendus cela nous invite-t-il à prendre ? Le processus de la transformation sociale amène non seulement plus de cohérence entre nos valeurs et nos actions mais aussi plus de liberté.

L’engagement social est un processus libérateur.

On fait porter un immense poids de responsabilité et de culpabilité sur les personnes victimes d’injustices dans notre société. L’analyse sociale conscientisante permet de se libérer de ce poids. Plus une personne comprend le fonctionnement de la société, plus elle saisit que les problèmes ne sont pas qu’individuels et que les solutions sont souvent collectives. Briser l’isolement, participer aux échanges et aux débats pour comprendre sa société augmente la confiance en ses idées, permet de développer des compétences pour agir et ultimement, croire à la possibilité du changement.

L’action pour la justice sociale demande aussi de travailler dans un climat de liberté vis-à-vis des institutions et des systèmes. Dans ce processus, les personnes et les communautés ont à remettre en question «l’autorité» lorsque celle-ci devient source d’injustices et de négation des droits. La résistance face aux institutions et aux systèmes économiques et politiques injustes est difficile à porter individuellement, mais collectivement plus facile.

L’engagement social est une expérience libératrice quand elle est soutenue par des liens d’amitié, de solidarité qui permettent le risque de faire le pas, de se découvrir dans le «faire autrement» pour inventer du neuf. «Avec d’autres, on apprend à faire des choses dont on se croyait incapable.»

L’inscription dans ce processus est libératrice puisqu’elle permet aux personnes de reprendre confiance en soi, de se relever et de marcher la tête haute. Elle est libératrice aussi dans nos groupes et nos régions parce qu’elle est porteuse de mobilisation et d’innovation sociale.

Être en action dans le réel

Dans le processus de l’engagement social, on ne peut pas être un client, encore moins un bénéficiaire. Le processus de l’engagement social n’amène pas dans un mode passif de réception d’un service ou d’une aide. L’engagement suppose un mode actif. On est une personne participante, agente de changement et citoyenne. La participation est au cœur de ce processus que certains qualifient d’empowerment ou de développement de la capacité d’agir.

«L’empowerment comporte quatre composantes essentielles : la participation, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique (conscience individuelle, collective, sociale et politique). Lorsque ces quatre composantes sont en interaction, un processus d’empowerment est alors enclenché. Ce processus proactif est centré sur les forces, les droits et les habiletés des individus et de la communauté, plutôt que sur les déficits ou les besoins.» (Rappoport 1987, Gibson 1991, Anderson 1996)

Au cœur de cette démarche, chaque pas, petit ou grand, a son importance. Chaque avancée est une victoire. C’est une dynamique qui s’enracine dans la vie des personnes et des collectivités. Il est donc essentiel de reconnaître chaque pas puisque chacun d’eux est signifiant dans la vie des individus et des groupes qui les vivent. Cette reconnaissance permet de durer dans l’engagement.

«Pour durer dans l’engagement, les personnes ont exprimé le besoin de voir et de vivre des petites victoires. Voir des personnes briser leur isolement et faire un bout de chemin, voir des groupes développer de nouveaux projets, se redonner du pouvoir collectivement et faire de petits gains politiques redonnent confiance, permettent de continuer à croire à la justice et démontrent que les efforts ne sont pas vains. »

Vivre cette expérience, c’est prendre conscience que la transformation s’inscrit au cœur même du processus, dans chacun des pas effectués. L’action collective donne la possibilité d’enraciner nos valeurs individuelles et collectives. Le processus, soutenu dans par nos valeurs et nos appartenances, devient pour nous, porteur de sens et nous donne du souffle.

La transformation est au cœur même du processus

L’engagement social nous met en mouvement, nous ouvre sur des possibles. Pour que ces possibles adviennent, on doit aller dans le sens de la vie. Dans nos sociétés motifères, la contribution de plusieurs est niée, bafouée. Redonner la possibilité d’agir aux personnes et aux collectivités, c’est reprendre le mouvement de la vie qui est au cœur même du processus. Arrêter le mouvement, c’est arrêter la vie elle-même.

La transformation n’est pas seulement le but final. Elle est au centre de ce qui se vit tous les jours. C’est le cœur même du processus. Il devient alors primordial de se donner des temps d’arrêt pour prendre conscience de cette transformation à l’œuvre, nommer ses avancées et ses reculs. «Le processus est plus important que le but.» Ce qu’on a acquis à travers tout ce chemin parcouru, tout au long de ce voyage, est-ce que ça en valait la peine ? Est-ce que c’est suffisant pour continuer ?

Quand ils se mettent à l’écoute de la vie, quand ils font de la place aux personnes et aux collectivités dans la complexité de leur développement, quand ils prennent le temps d’accueillir, les processus vécus dans l’engagement social devraient permettre le plein épanouissement des individus et des sociétés.

Un processus qui nous inscrit dans l’histoire

L’histoire est le témoin de nos changements individuels et collectifs. Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire. Elle est ce que nous en faisons collectivement.

Tout ce qu’on a acquis de connaissances, de forces, de pouvoir, d’expériences, d’habiletés, avec d’autres, est-ce que ça révèle un sens ? Au CPRF, on fait le pari qu’il y a un sens au changement. Les processus vécus dans l’engagement social créent du sens dans nos vies et dans nos sociétés. L’histoire ne tourne pas en rond. Elle avance en spirale, porteuse de nos cheminements, de nos OUI et de nos NON basés sur les valeurs individuelles et collectives que nous portons. La particiaption citoyenne et collective permet de nous inscrire dans l’histoire, de participer à l’orienter. L’histoire de l’engagement social pour la justice est un long processus en faveur de la vie. Plus de gens y participeront, plus nos sociétés évolueront vers la réalisation d’une humanité de justice, d’égalité et de respect de son environnement.


CPRF, De l’indignation à l’espérance, Rapport de tournée nationale sur le sens de l’engagement social chez les 20-45 ans, 2002, p. 32

Parole d’une personne participante, tirée du rapport global «Ça nous touche, on bouge ! la suite», CPRF 2007, p. 25

CPRF, op. cit., p. 75

Ibidem, rapport global «Ça nous touche, on bouge ! la suite» 

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Aucune refonte en profondeur du capitalisme

Nelson Tardif avec la collaboration de Louise Lafortune, Guy Fortier et Christine Bernier

Ce texte a été publié dans la Revue À Bâbord! No. 32, déc.2009/jan. 2010.
Vous y aurez accès en cliquant sur le lien suivant : http://www.ababord.org/spip.php?article983

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Ensemble pour comprendre et agir

Anne-Marie de la Sablonnière
Nelson Tardif

Le Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF) est un organisme de conscientisation préoccupé par les grands enjeux sociopolitiques et les questions de sens. Son approche s’inscrit résolument dans la perspective de l’éducation populaire autonome (ÉPA). C’est ce dont nous allons brièvement rendre compte dans le cadre de ce texte en mettant l’accent sur les personnes et sur quelques caractéristiques de l’animation dans un tel cadre.

L’indignation

Disons d’abord que l’indignation est l’un des moteurs essentiels de l’engagement social. Elle se pointe parfois par un malaise qu’on ressent dans toute notre personne lorsqu’on subit ou qu’on est témoin d’une situation inacceptable, quelque chose qui nous dérange, qui nous semble injuste ! Les personnes l’expriment dans leurs mots : « Le système va finir par péter », « On est en train de se faire avoir », « Ç’a pas d’allure ! », « On se fait passer un sapin ». C’est à partir de tels constats que nous travaillons.

Le processus de conscientisation commence par un sentiment profond d’indignation qui se transforme souvent en colère. « Mais comment en sommes-nous arrivés là ? », « Comment cela a-t-il pu être possible ? ». On peut se sentir facilement dépassé par les constats que nous faisons. Dans cette foulée, les systèmes politiques et économiques nous sont trop souvent présentés comme quelque chose d’immuable et de complexe et dont la compréhension ne serait accessible qu’aux élites, aux intellectuels et aux experts.

C’est pourquoi  il est essentiel de déconstruire la croyance que nous ne sommes pas habilités à comprendre la société dans laquelle nous vivons. Pas besoin d’être économiste pour se rendre compte que la situation actuelle est foncièrement injuste. Les uns s’enrichissent à n’en plus finir, alors que les deux tiers de l’humanité vivent dans une précarité croissante et souvent abjecte. Par ailleurs, l’enfermement idéologique dans la logique de croissance économique illimitée nous conduit à détruire la vie sur terre à un rythme de plus en plus accéléré (de nombreuses espèces animales et végétales sont actuellement au bord de l’extinction et la liste s’allonge d’année en année) ainsi que les conditions à son maintien.

Les clés pour comprendre

C’est ensemble qu’on se donne les clés pour comprendre et qu’on bâtit le savoir collectif. L’approche d’éducation populaire autonome permet aux personnes de prendre conscience qu’elles ont un droit de parole et des choses importantes à dire et que les injustices, ça concerne tout le monde. On part des intuitions des personnes, de leurs connaissances, de leur vécu pour construire le savoir ensemble et essayer de comprendre la logique des systèmes d’oppression pour ensuite y découvrir leurs failles. Comment ? Faire dire plutôt que dire.

De bons trucs pour mettre les gens en action et susciter la prise de parole : suggérer des ateliers de discussions ; en plénière, plutôt que de renchérir sur les réponses des personnes ou de les confronter, demander au groupe si quelqu’un veut rajouter quelque chose; ou encore, mettre les gens en situation (jeu de rôle, improvisation, jeu de table, etc.).

En tant que personnes animatrices, nous n’avons pas à devenir des expertEs, nous n’avons pas à connaître toutes les réponses, il n’y a rien de plus formateur que de les chercher ensemble.

Déranger

Une approche de conscientisation, ça dérange, ça nous confronte. On nomme clairement un parti pris en faveur des personnes appauvries, exploitées et opprimées. On prend position. Le discours et les analyses proposées ne sont pas celles habituellement véhiculées par les grands médias ou par une partie de la population. On prend conscience de nos oppressions, mais aussi de nos privilèges. Ce n’est pas que rationnel, c’est aussi expérientiel et émotif.

Pour qu’une animation soit conscientisante, il peut être nécessaire de faire sortir les personnes de leur zone de confort, de les faire bouger, de faire vivre des expériences, de confronter, d’utiliser des métaphores, d’utiliser des médiums artistiques (musique, peinture, théâtre, etc.). En plus de laisser la place aux nouvelles idées, cela permet aux personnes de s’exprimer de différentes manières, de laisser place aussi aux émotions, de sortir de la seule perspective intellectuelle pour saisir la réalité.

Faire un pas de plus…

Par ailleurs, comment amener les gens à aller plus loin, à faire un pas de plus ? C’est une étape charnière, mais souvent difficile. Dans cette foulée, le travail de conscientisation est fondamental pour réaliser que les injustices ça nous concerne toutes et tous et que c’est ensemble en solidarité qu’il est possible de faire advenir un monde plus équitable.

Toutefois, on a toutes et tous nos limites et nos peurs et il est préférable d’essayer d’en  prendre conscience et de les nommer. Chaque personne évolue à son rythme qu’il est important de respecter. Cependant, il y a de nombreuses façons d’être solidaire, même si, par exemple, je ne vais pas aux manifestations, je peux donner un coup de main autrement en respectant mes capacités, mes forces et mes limites. Il faut se donner le temps et ne pas oublier que l’engagement social se fait aussi de mille et une façons. Le changement social peut se réaliser ici et maintenant, c’est ce qu’on fait en ce moment. C’est à partir de là où j’ai les pieds qu’il est possible de réaliser la transformation au quotidien. C’est aussi la manière dont on s’organise. Les moyens font partie de la solution, ce qui compte c’est le genre de personne et de groupe qu’on devient en y travaillant.

 «Ça sert à rien » est une phrase qui revient souvent. Dans cette optique, comment évalue-t-on nos résultats ? Qu’est-ce qu’une action réussie ? Si pour nous le succès se mesure à la couverture médiatique, alors nous serons souvent déçus. S’il fallait attendre de faire la une !

…et durer dans l’engagement social

On se bat contre une culture du court terme alors que le travail de transformation sociale s’inscrit autrement, c’est le fruit d’un travail à long terme. D’autres ont milité avant nous. D’autres encore viendront après nous. Nous nous inscrivons dans une longue chaîne historique de personnes qui croient qu’un monde plus juste est envisageable et réalisable. C’est pourquoi il est fondamental de transformer cette attitude néfaste : vouloir tout, tout de suite. Dans cette perspective, les beaux fruits prennent du temps à mûrir. La transformation sociale est un travail de longue haleine qui s’inscrit dans le temps. Il faut parfois plusieurs générations de militantEs pour cueillir les fruits du travail acharné et de la détermination. Dans ce sens, « la seule lutte qu’on perd est celle qu’on abandonne ».

 

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L’analyse sociopolitique

Une pratique collective essentielle

Nelson Tardif

Une affaire de conviction

Cette réflexion a pour but de rendre compte de l’importance de l’analyse sociopolitique dans l’engagement pour la transformation du monde dans une perspective de justice et d’équité au plan social et économique. À cet égard, nous voulons partager quelques observations et réflexions qui sont le fruit de notre pratique de formation et de ressourcement auprès de personnes et de groupes engagés dans un tel processus. À titre d’exemple, notre point d’ancrage pour effectuer cette réflexion s’inscrit plus spécifiquement dans l’une des sessions de formation du Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)[1] : Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé.

Un processus d’éducation populaire autonome

L’éducation populaire autonome (ÉPA) est un processus qui se fait et se vit avec les personnes qui vivent des atteintes à leur dignité et à leurs droits et qui vise l’action collective. Il ne s’agit pas simplement d’une approche pédagogique, mais avant tout d’une option en faveur de celles et ceux qui subissent l’oppression, l’exploitation, l’aliénation et l’exclusion.

Il s’agit, entre autres choses, de faciliter, avec les personnes et les collectivités, la reprise de pouvoir sur leur vie et la mise en place des conditions favorisant leur épanouissement. Cette perspective favorise aussi l’exercice plein et entier de leurs droits et de leurs responsabilités sociales.  Cette réappropriation est aussi celle de leur citoyenneté qui ne se résume surtout pas à n’être que des producteurs(trices) – consommateurs(trices). L’exercice de la citoyenneté privilégie la prise de parole et un engagement plus actif dans la collectivité. Par conséquent, elle soutient une plus grande démocratisation de la société comprise dans un sens plus large que le seul exercice du droit de vote.

C’est, notamment, dans l’action collective que les apprentissages sont rendus possibles.  La pratique de l’ÉPA se fait dans un aller-retour constant entre l’analyse et l’action. Comprendre, c’est se donner les moyens d’agir et l’action exige des retours réguliers à l’analyse. Toutefois, dans une telle perspective, faire de l’analyse sociopolitique avec les gens suppose que nous sommes convaincus qu’ils ont déjà une certaine compréhension de leur réalité. Ils ont la capacité, avec d’autres, de développer une compréhension critique des phénomènes sociopolitiques et économiques dont ils sont victimes.  Si nous faisons véritablement avec les gens, alors ils sont en mesure de s’approprier les clés de l’analyse sociopolitique et de trouver des solutions créatives aux problématiques auxquelles elles et ils sont confrontés, et ce, dans une optique de solidarité collective. Affirmer le contraire n’est qu’une forme de plus d’aliénation. Une telle approche demande plus d’énergie et de temps, mais ensemble on va plus loin.

 
Qu’est-ce que ça donne ?

Partons maintenant de notre point d’ancrage : la formation Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé. Dans ce cas, l’analyse, couplée à une approche d’ÉPA, permet deux choses :

1) de construire ensemble notre savoir par l’utilisation de moyens de prises de parole et de grilles d’analyses.

2) de démasquer le discours idéologique qui cherche à légitimer la privatisation des services publics et d’en repérer les actrices et acteurs principaux.

Par ailleurs, une fois le discours démasqué, il est possible de retracer les grandes lignes de la genèse historique du capitalisme. Cela permet de mieux saisir ensemble ce qu’est le néolibéralisme et les énoncés théoriques qui en constituent les fondements.  L’analyse sociopolitique facilite l’appropriation des éléments essentiels de la logique économique actuellement à l’oeuvre dans le monde et au Québec autour de ses trois axes principaux : la libéralisation, la déréglementation et la privatisation.

Le travail de conscientisation qu’on fait en commun concernant les rouages et les fondements du capitalisme, plus particulièrement du néolibéralisme, fait naître l’indignation. Celle-ci est l’un des moteurs de l’engagement social. Ce travail facilite la compréhension des stratégies de privatisation qui mettent en péril le Bien commun. Le processus d’analyse sociopolitique correspond, notamment, à une entreprise de déconstruction de l’idéologie dominante. Il permet de s’attaquer aux préjugés et aux idées toutes faites provenant du discours idéologique et matraqué à coup de millions de dollars dans la tête des citoyennes et des citoyens. Il s’agit aussi d’une entreprise de décolonisation de la pensée pour que nous puissions apprendre à réfléchir par nous-mêmes et ainsi être plus attentif à la provenance des discours et des idées véhiculées.

Le temps passé à comprendre fait en sorte que les personnes s’approprient des grilles d’analyse qui ont pour effet de permettre de lire la réalité et les médias avec plus d’acuité et de profondeur. La nouvelle compréhension des enjeux permet à son tour de donner plus de prises pour intervenir dans le processus de transformation sociale tout en combattant les préjugés. Il devient alors possible d’agir ensemble, de lutter contre le défaitisme ambiant qui paralyse ou la tentation de démissionner face aux forces néolibérales.

 
Quelques témoignages à l’appui

Voici ce que quelques personnes nous ont partagé à la suite d’une journée de formation pour comprendre la logique de privatisation :

« L’historique du début [de la formation] est long, mais on comprend davantage en

   cours de route. »

« Attention au dérapage néo-libéral, la solidarité des gens est importante pour éviter 

   de sombrer dans le dieu marché [élément expliqué au début de la formation]. »

« L’image de la « sainte-trinité » du dieu marché [vue dans la session] est très

   évocatrice pour moi. »

« Les riches deviennent toujours plus riches et la classe moyenne s’appauvrit aussi

   (je n’avais pas réalisé !) »

« Il est important de contribuer à notre mesure à changer les règles du jeu »

« On devrait se ressourcer une fois par mois pour faire plus d’action. »

« Il faut se battre pour avoir des services communs pour aller à l’encontre du courant

   néolibéral. »

« Démystifier la situation m’a aidé. La solidarité est essentielle. »

Chaque pas fait sur le chemin de la conscientisation est essentiel, puisque la transformation du monde, dans le respect de la vie, commence par là.

 
Un processus qui conduit à l’action

Faire de l’analyse sociopolitique facilite l’identification des enjeux globaux et des acteurs qui y sont associés, mais également des enjeux et acteurs locaux.  Dans cette foulée, les gens s’habilitent ensemble à faire des liens entre différentes problématiques et luttes qui, de prime abord, semblent ne pas en avoir.  Autrement dit, l’analyse sociopolitique favorise une compréhension globale qui aide à saisir qu’il y a certaines logiques de fond qui traversent l’ensemble des secteurs d’activité humaine et qu’elles ont des impacts concrets dans la vie quotidienne. Simplement, une nouvelle compréhension des liens entre des enjeux souvent très variés, mais aussi les luttes qui leurs sont associées, se dessine progressivement. Bref, en permettant de saisir les enjeux globaux l’analyse donne des poignées concrètes pour agir localement. Elle permet également de réaliser qu’en agissant localement nous contribuons aussi à la transformation globale de la société. Tout se tient et tout est interrelié.

Pareil constat permet aux personnes de se poser des questions cruciales pour élaborer un agir mieux ciblé : chez-moi, dans ma région et ma localité, comment tel ou tel enjeu se profile-t-il ? Qui en sont les acteurs et actrices ? Avec qui puis-je m’allier ? En d’autres termes, l’analyse sociopolitique est un incontournable qui permet de mieux s’outiller pour démasquer ce qui engendre oppression, exploitation, exclusion et aliénation.  Elle favorise des actions collectives mieux ciblées et donc une plus grande cohérence. Par ailleurs, cela permet de ne pas opposer luttes locales et solidarité internationale. Dans un cas comme dans l’autre il s’agit d’un même combat de résistance et de transformation du monde pour plus de justice contre les forces qui écrasent la vie et ce qui est nécessaire à son maintien.

Brève conclusion

Il est important de redire que les quelques réflexions contenues dans ce court texte nous sont directement inspirées de notre pratique de formation et des personnes qui y participent. Nous sommes à même de constater les effets positifs et stimulants de l’analyse sociopolitique, lorsqu’effectuée dans le cadre spécifique, mais très flexible, de l’ÉPA. Cependant, nous constatons aussi que, malheureusement, des groupes et des personnes intervenantes au prise avec des urgences délaissent cette pratique avec les personnes qu’ils rejoignent. Il s’agit d’un piège qui réduit la force d’impact et le rôle essentiel du mouvement d’action communautaire autonome. Par ailleurs, négliger l’analyse sociopolitique contribue à laisser plus de place aux logiques et aux mécanismes d’oppression, d’exploitation, d’exclusion et d’aliénation sur la société.

À la lumière de notre expérience faire l’économie de l’analyse sociopolitique équivaut, d’une part, à s’amputer d’une profondeur dans la compréhension et la lecture que nous faisons de la réalité et, d’autre part, à ne pas saisir les liens de fond qui existent entre des problématiques aussi diverses, par exemple, que la privatisation des services publics, le réchauffement climatique, l’exploitation économique, l’accès à l’eau potable et l’occupation militaire de l’Irak. C’est également perpétuer l’exclusion des actrices et acteurs essentiels au processus de transformation sociale, c’est-à-dire les principales victimes des stratégies néolibérales et des systèmes sociopolitiques et socio-économiques en place.

Dans cette perspective, l’analyse sociopolitique favorise, entre autres, une participation citoyenne active et mieux articulée autour des grands enjeux collectifs. Une collectivité où les citoyennes et les citoyens assument une prise de parole libre et un agir efficace résulte en une société plus égalitaire, démocratique et vivante. C’est dire toute l’importance que revêt une telle analyse dans la perspective des luttes sociales pour un monde plus juste, équitable et respectueux de la vie au sens large.

 
Avec la collaboration des autres membres de l’équipe de travail du CPRF :

Anne-Marie de la Sablonnière, Guy Fortier,  Louise Lafortune et Michel Brabant




[1] Le CPRF est un organisme pan québécois d’éducation populaire autonome voué à la transformation permanente de la société dans le sens de la justice sociale et du respect de la dignité humaine.

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                         La prévention de la pauvreté

                                                                                             Sally Robb, 19 novembre 2007

La pauvreté est dommageable pour tous [et toutes] et non seulement pour ceux [et celles] qui vivent quotidiennement sur son chemin insidieux vers la destruction. Non! La pauvreté est dommageable pour tout le monde, même pour ceux [et celles] parmi nous qui sont financièrement très riches et qui croient être à l’abri des dommages que la pauvreté peut causer.

Ceux parmi nous qui vivent cette réelle tragédie endurent beaucoup plus que le manque de nourriture, d’eau, d’abri, etc. Nous souffrons des préjugés qui accompagnent la pauvreté. Le préjugé n’est l’ami de personne et il nuit à nous tous [et toutes].

Quand nous ne sommes plus en mesure de voir à nos besoins essentiels, qu’ils soient physiques, matériels et émotionnels (et je veux bien dire tous les trois), faute de posséder les ressources financières ou autres nécessaires, nous ne sommes pas en mesure d’apporter une réelle contribution à la société dans laquelle nous vivons, que cette contribution soit économique ou sociale. En réalité, dépendamment de notre niveau de pauvreté, nous finissons par devenir un fardeau pour la société. Quand nous sommes incapables de nous nourrir convenablement, nous manquons d’éléments nutritifs nécessaires pour la santé physique. Le stress associé à cette réalité peut affecter notre équilibre mental et émotionnel jusqu’à rendre malade physiquement et mentalement. Quand nous avons des enfants et que nous sommes seules à la maison (comme le sont la plupart des femmes monoparentales) il est évident que le niveau de stress est beaucoup plus élevé.  À cause de tout ceci, créer des liens émotionnels avec d’autres personnes devient beaucoup plus difficile pour nous et, par conséquent, réduit notre capacité, en tant que personne, d’apprendre et de grandir, ce qui limite également notre pouvoir de contribuer économiquement et socialement à notre société. Quand nous ajoutons à tout cela les préjugés que la plupart d’entre nous endurent quotidiennement par le fait que nous vivons dans la pauvreté, alors il y a de bonnes chances que nous nous isolions des autres encore davantage. C’est un jeu tragique qui nuit à tous [et à toutes]. 

Les solutions sont bien simples : en premier lieu, construire plus de logements sociaux peu coûteux (et je dis bien peu coûteux et non abordables) et les rendre accessibles à plus de monde. Deuxièmement, donner à chacun un revenu raisonnable avec lequel les gens pourront satisfaire l’essentiel de leurs besoins physiques, matériels et émotionnels. Troisièmement, avoir des programmes sociaux qui répondent aux vrais besoins, facilement accessibles quand on en a besoin. Arrêtons toute discrimination ; personne n’a choisi d’être pauvre.

          L’auteure est artiste engagée. Par la danse, elle milite contre l’exclusion sociale et économique. Impliquée dans des groupes de défense des personnes  
          aux  prises avec des difficultés de santé mentale, les causes de l’accès au logement et de la lutte à la pauvreté lui ont toujours tenu à cœur. Nous avons 
          connu Sally au Collectif pour un Québec sans pauvreté et dans des prestations lors de manifestations publiques.

        Merci à Guy Naud pour la traduction de l’anglais vers le français du texte de Sally.

 
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Soumission à dieu!

Nelson Tardif

Nous entendons régulièrement parler de privatisation, particulièrement depuis le printemps 2003 alors que le parti libéral du Québec, sous la direction de M. Jean Charest, accédait au pouvoir. Privatisation par-ci, privatisation par-là, il semble que l’air du temps est saturé de ce parfum à la mode… Oui, mais à la mode pour qui? Qui profite vraiment des transferts de services traditionnellement offerts par l’État à l’entreprise privée? Qui a intérêt à voir se démanteler ce qui relève du Bien commun et non de l’intérêt particulier? Au nom de quoi s’entête-t-on à emprunter la route des privatisations?

Bien sûr, le gouvernement parle plutôt de partenariat public-privé, mais la logique à l’œuvre est essentiellement celle des privatisations. Dans cette perspective, il n’est pas innocent de savoir que cette dynamique s’inscrit dans le cadre de l’idéologie néolibérale qui peut se comprendre autour des trois axes fondamentaux suivants : la libéralisation; la déréglementation et la privatisation. À cet égard, dans son livre Le bien commun, Ricardo Petrella parle alors de la « Sainte-Trinité du dieu marché. Pourquoi faire appel à un langage de type religieux lorsqu’il est question d’économie? À mon point de vue, il est non seulement possible, mais éclairant de faire une lecture religiologique de la réalité économique actuelle.

Disons d’abord que l’être humain a une disposition évidente à se fabriquer des dieux. C’est-à-dire qu’il va absolutiser un aspect ou l’autre de la réalité et s’y soumettre aveuglément sans distance critique. Ça peut être le pouvoir, l’argent, la sécurité nationale, le corps, l’individualisme, le sexe, mais aussi le marché. Une fois absolutisé, l’aspect de la réalité transformée en chose sacré, c’est-à-dire en un dieu, devient un intouchable qu’on ne peut pas remettre en question ni critiquer sans passer pour gauchiste et ennemis du progrès. C’est ainsi que Petrella va parler du dieu marché. Une fois transformé en absolu on a attribué au nouveau dieu marché des fantasmes d’autorégulation comme s’il se suffisait à lui-même et que personne ne contribue à son fonctionnement. Ainsi, l’adhésion aux prétendues vertus du marché devient un acte de foi de type religieux et les convertis se transforment en dépositaire de vérités révélées par le dieu marché. Il devient alors particulièrement difficile de pouvoir entrer en dialogue avec les disciples du dieu marché, qui, du fait qu’ils connaissent la vérité, sont convaincus de posséder une lucidité d’esprit qui disqualifie les personnes qui ne pensent pas comme eux. En fait, il s’agit plutôt d’une soumission aveugle au dieu.

Puisque la logique de privatisation découle de l’enseignement idéologique du dieu marché elle passe pour incontournable et inéluctable. D’où la nécessité de déconstruire la logique néolibérale pour en dévoiler les véritables rouages et éveiller l’esprit critique. Seule une intelligence libre, si elle peut véritablement l’être, peut oser remettre en question les enseignements du dieu, ce qui s’impose comme la norme et apparaît, de ce fait, incontestable. D’où aussi l’importance de poser des questions comme celles que j’ai formulées au premier paragraphe de ce texte.

Avant tout, l’entreprise privée vise essentiellement le profit. Dans la perspective néolibérale, nous devons plutôt parler de maximisation des profits. Dans cette foulée, le privé à tout intérêt à voir se transformer en marchandise des secteurs qui jusque-là ne lui étaient pas dévolus. La santé, l’éducation, l’eau constituent une manne potentielle de profits mirobolants pour le secteur privé. Les grandes Corporations salivent d'emblée et pressent les gouvernements d’assurer l’accès à cette manne. Ainsi, au nom de la libre entreprise, de la compétitivité, de la croissance économique, c’est-à-dire au nom du dieu marché, nous voyons nos dirigeants mettre la hache dans l’appareil étatique en sabrant dans les programmes sociaux, dans les mesures de protection environnementales et en dilapidant ce qui relève du Bien commun au profit du secteur privé. Comment le Bien de tous et de toutes peut-il être remis entre les mains de quelques-uns qui se préoccupent avant tout de leur profit? C’est pourquoi il nous faut dénoncer, résister à cette logique qui nous dépossède et nous appauvrit tous et toutes. Il faut dire non à la soumission à dieu pour pouvoir dire un jour : soumission adieu.

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Au nom de…

                                                                               Nelson Tardif

Qu’on en commun les massacres de civils en Irak, les travailleur-euse-s licencié-e-s suite à la rationalisation de l’entreprise qui les embauche, les noirs du sud des États-Unis, les femmes du monde entier, les travailleuses des sweat shop, les enfants soldats, les personnes vivant dans la pauvreté extrême, les prisonniers d’opinion, les peuples opprimés, etc.?

Ces personnes sont toutes victimes d’une idéologie ou d’une autre au nom de laquelle elles sont tuées, mutilées, violées et/ou  subissent oppression, exploitation, exclusion, discrimination, violation de leurs droits et j’en passe. Quelques explications s’imposent.

L’être humain a la propension à se soumettre aveuglément à des idéologies auxquelles il s’enchaîne. Le néolibéralisme, la sécurité nationale, le patriarcat, la supériorité de la race, le communisme, le militarisme, le fascisme, le colonialisme en sont quelques exemples. Ces idéologies sont une prison pour l’esprit et servent à soutenir et à légitimer des constructions et des dynamismes malsains, pervers et destructeur d’humanité. Ces constructions sont le résultat de l’absolutisation ou déification de certains aspects de la réalité, car l’être humain a aussi la propension à se fabriquer des dieux auxquels il se soumet totalement. Ces dieux peuvent être le pouvoir, l’argent, le marché financier, la religion, l’avoir, le corps, le sexe, la gloire, la sécurité, etc.

Malheureusement, lorsqu’il y a déification d’un ou plusieurs aspects de la réalité cela va nécessairement s’accompagner de la relativisation d’autres aspects de la même réalité. Concrètement, cela signifie que lorsqu’on durcit un aspect de la réalité et qu’on en fait une fin en soi on fini par perdre de vue l’importance et la non négociabilité de la dignité des personnes, du droit à la vie, de la nécessité d’une justice sociale équitable pour toutes et tous, de l’égalité femme-homme, de la solidarité collective, de la juste répartition des richesses, de l’importance d’un environnement de vie sain, du dialogue, etc. 

Quelques exemples permettront d’illustrer brièvement mon propos. Au nom du dieu marché et de la compétitivité de leurs entreprises les États-Unis ont refusé de ratifier le Protocole de Kyoto qui représente un minimum dans la lutte contre le réchauffement de la planète. Au nom du collectivisme combien de personne on été expédiée dans les goulag de l’ancienne URSS? Au nom de la sécurité nationale jusqu’où vont reculer les droits individuels? Au nom de la liberté et de la démocratie combien de pays vont encore subir les affres de la guerre et combien cela fera-t-il de victimes innocentes? Au nom de la maximisation des profits et de la compétitivité combien de femmes et d’hommes perdront encore leur emploi et combien d’autres connaîtront des conditions de travail exécrables? Au nom de la supériorité de la race combien d’être humain vivront encore dans l’insécurité et la peur? Au nom de la pseudo supériorité de l’homme combien de femme seront encore violée et subiront un pouvoir dominateur? Il serait malheureusement possible d’étirer longuement cette nomenclature peu reluisante. D’où l’importance de déconstruire les discours légitimateurs de logiques qui renvoient l’être humain au second plan de leurs préoccupations et en font une chose manipulable à souhait. Lorsque, d’une manière ou d’une autre, des personnes sont bafouées dans leur dignité, alors il faut se poser la question suivante : au nom de quels dieux cela se fait-il?

Dans cette perspective, il est aussi important de ne pas focaliser notre attention uniquement sur les dieux pervers que nous nous fabriquons et les effets destructeurs de leur vénération. Partout dans le monde il y a des gens, des organisations, des regroupements qui luttent de manière pacifique et non-violente pour faire respecter le droit à la vie, la dignité des personnes, l’égalité femme-homme, le droit des enfants, la liberté d’opinion, le droit des peuples à l’autodétermination, la protection de l’environnement, etc. En soit, cela est source d’espérance en un monde meilleur.


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À propos de l’éducation populaire autonome

                                                                               Nelson Tardif

Qu’est-ce que l’éducation populaire autonome? Nous pourrions répondre candidement que c’est le genre de formation que nous offrons au CPRF. Mais force est de constater que nous n’aurions encore rien dit. De quoi s’agit-il donc?

Voici une définition partagés au sein de la table des fédérations et organismes nationaux en éducation populaire autonome ainsi qu’avec le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ) et le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) :

« L’éducation populaire autonome est l’ensemble des démarches d’apprentissage et de réflexion critique par lesquelles des citoyenNEs mènent collectivement des actions qui amènent une prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs conditions de vie ou de travail, et qui visent à court, moyen et à long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de leur milieu. »1

Nous pouvons déterminer que nous faisons de l’ÉPA si nous pouvons répondre par l’affirmative aux quatre critères suivants :

« 1. Avoir une visée de transformation sociale et travailler sur les causes des problèmes sociaux plutôt que sur leurs effets;

   2. Rejoindre des populations qui ne contrôlent pas ou peu leurs conditions de vie et de travail;

   3. Favoriser la prise en charge du groupe et des démarches d’apprentissage par la population;

   4. Adopter des démarches d’apprentissage qui mènent à des actions collectives. »1

Il va sans dire que l’ÉPA repose sur une vision du monde et un système de valeurs qui favorisent la transformation sociale dans le sens de la justice. Les valeurs fondamentales qui constituent les fondations de l’édifice sont : le respect de la dignité des personnes, particulièrement celles qui subissent l’oppression politique, l’exploitation économique et l’exclusion sociale; la solidarité collective; l’égalité, plus spécifiquement l’égalité femme-homme; la liberté; la non-violence.

Par ailleurs, « les conditions essentielles pour mettre en place un processus d’ÉPA sont la démocratie et la prise en charge par les gens de leur démarche et de leur groupe. Les démarches d’apprentissage [et de conscientisation] doivent partir des préoccupations, [du savoir et de l’expérience] des gens et favoriser l’analyse de la société, permettre le passage du «Je » au « Nous » et le développement d’un esprit communautaire [sans pour autant perdre de vue l’individu]. Toute cette démarche s’inscrit dans une volonté de réaliser une transformation sociale du milieu où les gens ont les pieds.1 »

Dans cette perspective, l’ÉPA n’est pas, selon les critères du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports du Québec (MÉLS), une approche de formation « qualifiante ». Autrement dit, ça ne donne pas de diplôme ni des résultats quantifiables en bout de piste. L’ÉPA est un processus de conscientisation qui vise la transformation sociale dont le MÉLS ne tient pas compte. L’ÉPA n’est donc pas reconnue et actuellement il y a un défi à la faire reconnaître comme une approche de formation non seulement pertinente, mais essentielle pour la santé d’une société vraiment démocratique. L’esprit critique et de transformation pour plus de justice est garant de l’humanisation de toute la société. Il y a là un enjeu important et un défi de taille à relever. Nous reviendrons sur la question des enjeux de l’ÉPA dans le prochain numéro du bulletin.

Nelson                                                                                                                      

1  Tiré du document Réflexion sur l’avenir de la Table des fédérations et organismes nationaux en éducation populaire  autonome, mars 2005, p. 2.

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   Morts d’enfants   

André Myre 

Il y a quelques décennies, alors qu’il traversait une passe difficile,  le Pérou a dû faire appel à  huit grands banquiers états-uniens qui acceptèrent de lui « venir en aide » (en 2001, les pays pauvres ont reçu 29 milliards de dollars de subventions, tout en remboursant 138 milliards d’intérêts en remboursement de leurs dettes!).  Tout cela entraînerait nécessairement une baisse des sommes accordées aux services sociaux et à l’éducation, évidemment accompagnée d’une hausse des budgets de la police et de l’armée : après tout, il faut bien maintenir l’ordre! Commentant l’affaire, le président de la banque centrale péruvienne déclara que 500 000 enfants de son pays en mourraient.

L’embargo états-unien, après la Guerre du Golfe, entraîna la mort de 500 000 enfants irakiens.

Il est mort autour de 1 000 enfants russes, récemment, à la suite d’une prise d’otages par un commando tchétchène.  Les Tchétchènes poursuivent leur rêve d’indépendance sous l’œil approbateur et la main charitable des États-Unis, qui veulent poursuivre l’encerclement de la Russie et ainsi entraver son approvisionnement en pétrole (regardez une carte et voyez où se trouvent la Turquie, l’Afghanistan et l’Irak; vous comprendrez pourquoi les États-Unis ont la Syrie et l’Iran dans leur mire ainsi que leur intérêt pour les pays du Caucase : toutes ces contrées font un beau demi-cercle autour de la Russie).  En réaction, pour se protéger, celle-ci est prête à contrer l’indépendance de la Tchétchénie par tous les moyens et se refuse à toute concession. 

On voit clairement quels sont ceux qui commettent des crimes atroces, moins bien les vrais responsables.  Les enfants meurent en Amérique Latine, au Proche-Orient et en Asie Centrale parce que l’Empire états-unien ne se soucie que de ses intérêts.  « De vrais animaux », a-t-on dit des Tchétchènes qui tiraient sur les enfants.  Quels noms  conviendrait-il de donner à ceux qui se servent d’eux pour arriver à leurs fins?

Montréal, le 27 septembre 2004

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La mondialisation néolibérale à l’assaut du vivre ensemble

Nelson Tardif 

Dès le point de départ de cet article, je considère comme incontournable de camper brièvement les partis pris auxquels j’adhère et qui nécessairement orientent ma réflexion. Ces partis pris fondamentaux se déclinent comme suit : le respect de la dignité intrinsèque de toute personne; une société fondée sur les principes de justice sociale; la reconnaissance et la nécessité de la solidarité collective dans le travail de transformation sociale pour un monde plus juste et un vivre ensemble convivial et équitable pour tous et toutes.

Au cœur de la pensée magique

Pour comprendre ce qu’est la mondialisation économique, il faut la situer dans son cadre théorique, le néolibéralisme, la mondialisation néolibérale étant une extension à l’ensemble de la planète des règles, des principes et des façons de faire sous-jacents à cette approche économique. Par ailleurs, il est important de préciser que le néolibéralisme représente la forme actuelle du capitalisme.

Succinctement, en quoi consiste-t-il? Il s’agit d’une idéologie économique qui soutient que le marché, une fois toutes contraintes abolies et, par conséquent, laissé « libre », permettrait de régler tous les problèmes sociétaux tant au plan local, régional, national que mondial. De plus, cela ne pourrait se faire que si chaque individu concourt à combler ses désirs et ses intérêts égoïstes, alors la « main invisible »[1] du marché ou un ordre spontané, comme l’a nommé l’économiste Friedrich Von Hayek, serait sensé engendrer la richesse collective ou le bien commun. Quelles sont les contraintes auxquelles on fait ici allusion? : l’État – les programmes sociaux, les lois de protection de l’environnement, la protection des marchés locaux, régionaux et nationaux et toute réglementation qui viendrait entraver la libre circulation des flux financiers, c’est-à-dire le capital, etc. –, les syndicats, les conditions de travail, en fait, tout ce qui vient entraver la compétitivité des entreprises et la maximisation de leurs profits.

Il faut mentionner que ces idées bien que se présentant comme nouvelles, d’où le préfixe néo qui signifie nouveau, proviennent des penseurs des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles tels John Locke, Adam Smith, David Ricardo, William Townsend, Jeremy Bentham, etc. Il n’y a donc rien de neuf dans ces idées, elles sont simplement présentées dans un enrobage au goût du jour, c’est-à-dire apparemment scientifique. Il est aussi important de comprendre que les idées néolibérales sont normatives et s’impose donc comme la norme à suivre. D’où, entre autres, l’importance de les déconstruire pour les comprendre et ainsi pouvoir les confronter à la réalité.

Une de ces normes nous dicte qu’il faut laisser faire les forces du marché mondialisé et le marché laissé à lui-même sans contraintes favoriserait, dans des conditions optimums nous dit-on, la répartition de la richesse, donc à lutter contre la pauvreté, à contrer la violence, à assurer la protection de l’environnement, à favoriser la démocratisation des sociétés, etc. Par ailleurs, l’idéologie néolibérale repose sur la compétitivité comme mode relationnel entre les individus, les organisations, les entreprises, les sociétés, les villes, les pays, etc. En ce sens, les valeurs néolibérales favorisent essentiellement l’individualisme, le chacun-pour-soi. Ce serait uniquement en entrant en concurrence les uns avec les autres que nous luttons véritablement pour le plus grand bien de tous et de toutes!

Pourtant, il suffit d’observer le monde réel et les effets concrets de l’application des politiques néolibérales pour se rendre compte que cette idéologie relève de la pensée magique, le langage économique pseudo scientifique camouflant la vénération et la soumission au dieu marché. Il est vrai que le libéralisme économique engendre beaucoup de richesse, mais surtout énormément de pauvreté, de misère, d’injustices, de spoliation et de dilapidation des ressources naturelles.

Regard sur la réalité

Je porterai, ici, un bref regard en six points sur certaines conséquences de l’application des perspectives néolibérales dans la réalité.

Premièrement, selon l’économiste Wim Dierkxens, le capitalisme est essentiellement une stratégie d’accumulation à partir des bénéfices et cela au profit d’une minorité d’individus et de grandes entreprises. Par ailleurs, l’économiste et théologien Franz J. Hinkelammert affirme que la globalisation n’est rien d’autre qu’une stratégie mondiale d’accumulation du capital. Ainsi, la richesse créée est accaparée par une minorité qui possède à elle seule plus de 80 % de la richesse mondiale. Les 200 personnes les plus riches de la planète (tous milliardaires) sont aussi riches que les 2,5 milliards les plus pauvres! Par ailleurs, depuis les années quatre-vingt l’écart entre les plus pauvres et les plus riches ne cesse d’augmenter. Dans le même laps de temps, on a aussi assisté à l’apparition de poches de pauvreté de plus en plus importante au sein même des pays riches.

Deuxièmement, l’individualisme exacerbé engendré et nourri, entre autres, par les prémisses théoriques et idéologiques du libéralisme économique, et plus particulièrement du néolibéralisme, la compétitivité comme unique mode relationnelle véritablement valorisée et encouragée et les pratiques qui en découlent engendrent l’anti-solidarité au plan social. La compétitivité résulte en une guerre de tous contre tous qui engendre des gagnants, mais surtout d’innombrables perdants ce qui entraînent inévitablement la dislocation du tissu social et par conséquent le chacun-pour-soi. L’ordre établi par la logique du système économique néolibérale est un ordre guerrier et dominateur.

Troisièmement, comme le mentionne le théologien Michel Beaudin, « la sagesse [du marché] connaîtrait mieux que les humains les voies de la distribution de la richesse ».[2] Ainsi, que l’on parle de la main invisible du marché, d’un ordre spontané ou d’un marché prétendument autorégulateur, dans un cas comme dans l’autre nous sommes au prise avec un fantasme de type religieux. L’être humain a la propension à se fabriquer des dieux et le marché est l’un d’eux. Le marché est un absolu qu’on ne doit pas remettre en question et au nom duquel des centaines de millions de personnes sont sacrifiées. Par exemple, 1,2 milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable. Aux États-Unis, 42 millions de personnes n’ont pas accès aux soins de santé et nous pourrions ainsi allonger la liste longtemps. Le vivre ensemble est donc nécessairement modulé par l’idéologie dominante et sa puissance normative et cela au nom du dieu marché. Chacun pour soi et cela au détriment de la cohésion et de la solidarité collective.

Quatrièmement, la compétitivité résulte en une culture de la conquête. La conquête des marchés n’est rien de moins qu’une forme spécifiquement contemporaine de colonialismes culturels[3], politiques[4], économiques[5] et territoriales[6], sans oublier le colonialisme idéologique des esprits. Par ailleurs, l’anti-solidarité suscitée par la compétitivité à outrance induit inévitablement une culture de l’indifférence et de l’insensibilité aux malheurs des autres. L’indifférence sanctionne le sacrifice des autres au dieu marché.

Cet esprit de conquête, c’est la loi du plus fort et, comme je l’ai déjà mentionné, minoritaire sont ceux et celles qui en sortent gagnants. Le système attribue ses mérites seulement aux plus forts qui sont alors élevés au statut de héraut. Ces élus du système nous sont présentés comme les modèles de réussite sociale à suivre et les portes-drapeaux morales de la bienfaisance de l’idéologie dominante. Par contre, cette logique qui est une logique de guerre fait d’innombrable perdant, c’est-à-dire des victimes sacrifiées à l’autel du dieu marché. Comme à la guerre, c’est moi ou l’autre. L’idée de faire ensemble en solidarité n’est pas compatible avec la logique interne du système. Or, le vivre ensemble est directement affecté, pour ne pas dire liquider, par le « jeu » des conquistadors néolibéraux, « jeu » qui engendre oppression politique, exploitation économique, aliénation à l’idéologie dominante et exclusion au plan socio-économique. 

Cinquièmement, l’économie néolibérale mondialisée est une logique de marchandisation de l’ensemble des aspects qui compose la réalité humaine, terrestre et bientôt spatiale. Que ce soit la santé, l’éducation, l’eau, la culture, le patrimoine artistique de l’humanité, la vie, l’environnement tout y passe et nous assistons à la privatisation de ce qui relève du bien commun. Dans cette perspective, l’humain est instrumentalisé aux fins du marché et transformé de citoyen à n’être qu’un consommateur.

Sixièmement, par le biais du démantèlement de l’État et de la logique de privatisation des services publics (même si au Québec on les appelle Partenariats publics-privés) nous sommes témoins du recul de la démocratie et des acquis sociaux. Ce recul se fait au profit des grands décideurs économiques et des grandes entreprises qui ne sont pourtant pas nos élus et qui ne nous représentent pas. Leur seule fin est de servir leurs intérêts propres et de faire le plus grand profit possible le plus rapidement possible. Nous sommes de plus en plus à la remorque de décisions qui se prennent totalement en vase clos et à notre insu.

Que faire?

Il est ici essentiel de préciser que contrairement à la pensée magique qui sous-tend la pensée unique du tout au marché, il n’y a pas de recettes miracles sur le chemin pour un monde plus juste et équitable pour tous et toutes.  

La première chose à faire est sans aucun doute de s’informer à diverses sources alternatives afin de déconstruire en nous les réflexes liés aux normes idéologiques en vigueur. Les ténors du néolibéralisme, qui véhiculent le discours idéologique du même nom, ont tout intérêt à investir idéologiquement nos esprits afin que nous véhiculions toute sorte de préjugés et d’idées préconçues qui permettent d’aliéner pour mieux régner en aplanissant tout esprit critique. Le mythe que l’économie néolibérale serait le meilleur des systèmes permet de le légitimer et d’assurer le statu quo. Autrement dit, il s’agit de porter un regard critique sur la réalité et de ne pas tenir les choses pour acquises comme si le monde avait toujours fonctionné de la même manière et qu’il continuera toujours ainsi. Dans l’Histoire, les idéologies et les systèmes de domination se sont succédé en ayant toujours des conséquences dévastatrices sur au moins une partie de la population et la cohésion sociétale. Cohésion selon l’ordre idéologique établi et cohésion en cohérence avec le respect de la dignité des personnes et la justice sociale ne sont pas, ici, synonymes. En fait, il s’agit de déconstruire l’idéologie néolibérale pour décoloniser nos esprits et sortir de l’enfermement dans lequel elle nous confine.

Ensuite, en informer d’autres à notre tour afin d’éveiller l’esprit critique, l’indignation et le goût de travailler à la transformation du monde.

Par ailleurs, « le néolibéralisme part de l’idée que l’individu existerait seul et que les régulations sociales sont des obstacles à son épanouissement »[7].  Or, il est fondamental de reconnaître que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes. Il ne s’agit pas ici de remettre en question les acquis des derniers siècles concernant la pleine reconnaissance de l’individu qui autrefois était submergé par la communauté, mais de la nécessité de reconnaître l’individu en lien avec la communauté, dans son contexte de vie et non déconnecté de celui-ci. D’ailleurs, à ce sujet, un individu ne peut s’humaniser s’il n’est pas en contact avec d’autres personnes. S’il est élevé par des loups il deviendra, dans ses comportements, attitudes et dans son langage, un loup. Le philosophe Emmanuel Lévinas disait que c’est le regard de l’autre qui me fait advenir à moi-même et donc à mon humanité.

Dans cette perspective, la reconnaissance que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes passe par la reconnaissance et l’accueil de l’autre différent de nous, de sa rencontre. Alors, se pose à nous la question de la coexistence.

Une des idées derrière ces premières propositions consiste à reconquérir notre pouvoir citoyen et à ne pas nous laisser enfermer dans le rôle amorphe du consommateur autosuffisant, comme si nous n’étions que cela et que nous ne devions n’être que cela.

Pour être conséquent et cohérent avec ces prises de conscience, il est impératif de choisir et de favoriser la solidarité comme mode relationnelle avec nos « semblables » différents de nous plutôt que la compétitivité qui nous maintien dans une logique de guerre perpétuelle. Seule la solidarité collective va permettre de retisser le tissu social en exigeant, entre autres, la préséance des droits de la personne sur les droits du commerce et le renforcement de la démocratie sur le tout au marché et les grandes entreprises. Comme l’affirme Ricardo Petrella, « l’existence de l’autre [et j’ajouterais ma propre existence] est un bien de la communauté et que, dès lors, assurer l’existence de l’ensemble des membres de la communauté mondiale, devient le premier objectif commun social »[8] du vivre ensemble. En fait, le vivre ensemble représente certainement l’aspect structurant fondamental du bien commun. Pour paraphraser Jean-Claude Guillebaud, le travail auquel nous sommes conviés n’est rien de moins qu’une refondation de l’ordre social et du monde.

Dans ce sens, il devient impératif de faire progressivement, mais concrètement, des pas qui ont un impact réel au quotidien en favorisant, par exemple, le covoiturage, le transport en commun, la transformation de nos habitudes de consommations par des choix judicieux en privilégiant, lorsque cela est possible, le commerce équitable, l’Agriculture soutenue par la communauté, la simplicité volontaire, les réseaux d’échanges de service, etc.

Dans ce contexte, il est important de remettre en question nos habitudes individuelles et collectives, mais il est aussi nécessaire de porter notre regard du côté de l’organisation socio-politique et économique. Le fond de la problématique étant d’ordre structurel nous ne pouvons faire l’économie d’une remise en question au plan du politique et socio-économique, de revendiquer un changement radical d’orientation et de repenser l’organisation sociétale en fonction de l’humain et non du marché et de ses avatars. Il s’agit ici d’une perspective de justice sociale et de respect de la dignité des personnes qui vise le long terme et non confiné à la courte vue comme c’est le cas dans le cadre de la logique néolibérale actuelle.

L’option pour la justice est celle d’un vivre ensemble inclusif qui fait de la place pour tous et toutes et particulièrement pour les innombrables victimes du système. Le parti pris pour l’humain est un refus d’instrumentaliser les personnes au fin du marché et de sa logique et de faire de celles-ci des objets utilitaires jetables et remplaçables. Chaque fois qu’un être humain est atteint dans sa dignité un drame se joue. Ce drame n’est pas anonyme, il porte un visage, une histoire, une souffrance. Sacrifier des personnes à l’autel du dieu marché est inhumain et inacceptable. C’est ensemble qu’il est possible de contribuer à faire changer les choses. Le véritable progrès ne consisterait-il pas à l’amélioration des conditions de vie réelle de l’ensemble de la population mondiale, au respect de la dignité humaine, à concevoir un monde centré sur les personnes, toutes les personnes?

Pour transformer la société en profondeur, il est nécessaire de travailler à la fois au plan de l’information (conscientisation), des mentalités et des habitudes et au plan organisationnel et structurel.

J’ai rapidement esquissé des pistes de réflexion. Je sais que je n’ai qu’effleuré le sujet et qu’il aurait avantage à être creusé davantage. C’est maintenant à chacun et chacune d’entre nous à poursuivre la réflexion et de mettre la main à la pâte selon nos forces, nos expertises et nos talents. Un autre monde est possible

° Ce texte est paru dans la revue L'Action nationale, Volume XCV, numéro I, Janvier 2005, pp. 75-84.


[1] Cette appellation provient du philosophe moraliste écossais Adam Smith (1723-1790).

[2] Michel BEAUDIN, « Cette idole qui nous gouverne. Le néolibéralisme comme “religion” et “théologie” sacrificielle » : Studies in ReligionSciences religieuses 24/4 (1995), p. 403.

[3] Homogénéisation et américanisation culturelle.

[4] Intériorisation de la pensée unique néolibérale dans toutes les sphères du monde politique.

[5] Il n’y aurait pas d’autres approches économiques valables que le capitalisme néolibéral.

[6] La guerre en Irak et l’occupation du pays par l’armée états-unienne, par exemple, permet d’accéder à un

  marché potentiel de 180 millions de consommateurs.

[7] Robert CASTEL,  cité dans « Néolibéralisme, le vol organisé du Bien commun » : XXX, Trousse d’information citoyenne, BIC (Brigades d’information citoyenne), 2004, p. 9.

[8] Ricardo PETRELLA, Le bien commun. Éloge de la solidarité, Labor, Bruxelles, 1996, p. 73-74.

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Portrait rapide du Québec comme coin de planète

                                                                            Guy Fortier

La conjoncture économique, politique, sociale, culturelle et ecclésiale du Québec est marquée profondément par le contexte mondial de la globalisation néolibérale des marchés et de l’économie. Elle constitue la toile de fond essentielle pour relire et comprendre la réalité du Québec. Nous brosserons donc un portrait succinct mais exhaustif du paysage de notre coin de planète en étant conscients que chacun des éléments s’entrecroisent et s’influencent les uns les autres. Et c’est sur ce fond que nous traiterons des alternatives et forces qui  permettent de redonner vie à notre terre et garder vivante l’espérance.

Impacts du néolibéralisme dans la conjoncture du Québec

La réalité économique

La globalisation néolibérale de l’économie engendre son lot d’exclusions économiques de plusieurs personnes et régions au Québec. L’écart entre les personnes riches et pauvres, de plus en plus nombreuses, ne cesse de s’agrandir. L’emploi rémunéré ne réussit plus à sortir les personnes et familles de la pauvreté. Les coûts très élevés des besoins de base (logement, nourriture, vêtements, etc…) les acculent à la survie qui mobilise l’ensemble de leurs énergies. Les mesures de soutien aux personnes et aux familles et les programmes sociaux  en provenance de l’État subissent des ponctions majeures.

Les budgets gouvernementaux dans ces secteurs sont présentés comme des dépenses à diminuer et non comme un investissement de société à maintenir et à développer. Les milieux des affaires et financiers clament des réductions importantes du niveau d’imposition pour avoir accès à du capital pour dynamiser l’économie. Ils privent ainsi l’État de ressources pour agir dans les sphères qui lui reviennent de par son rôle de gestionnaire et gardien du bien commun. Une plus grande place est faite aux investissements privés dans des responsabilités qui relèvent de l’État. Les services auparavant publics deviennent des marchandises offertes par le marché privé contre rémunération, pour ceux et celles qui peuvent se les offrir. Nous nous retrouvons avec des systèmes parallèles (éducation, santé,…) qui laissent au secteur public la gestion et l’organisation des services les plus coûteux, les moins « payants », avec moins de ressources pour y faire face.

La situation frappe de plein fouet le milieu du travail. Le nombre d’emplois stables, avec revenu décent et un minimum de sécurité, diminuent sauf dans les secteurs spécialisés tels que celui de la haute technologie. Une bonne quantité de la population active et apte au travail se retrouve sans-emploi et sans aucune ressource. Les conditions de travail subissent des pressions à la baisse et les emplois à temps partiel, à contrat et atypiques prolifèrent avec un bassin de « cheap labor » qui augmente.  

Même ceux-ci ne peuvent absorber l’ensemble des personnes aptes au travail actuellement sans emploi et ne permettent pas d’assumer convenablement la conciliation des obligations travail-famille. Le travail devient un privilège plutôt qu’un droit. Les associations de travailleurs et travailleuses ainsi que les syndicats apparaissent comme des freins au développement économique et à l’emploi. Nous voyons naître une opposition inquiétante entre catégories de travailleurs et travailleuses, avec et sans emploi, jeunes et moins jeunes, syndiqués ou non, brisant ainsi une cohésion sociale nécessaire pour contrer ce phénomène économique

Le visage du Québec se caractérise par un vaste territoire constitué de plusieurs régions comprenant quelques grands centres urbains et deux régions métropolitaines d’envergure. Dans un souci « d’efficacité et d’économie » les services de proximité offerts aux populations rurales sont fermés et concentrés dans les centres urbains (écoles d’enseignement professionnel, hôpitaux, services sociaux,…). Nous voyons apparaître des mégahopitaux, des mégabibliothèques, etc… spécialisés et difficiles d’accès sans des coûts importants de déplacement et des temps d’attente interminables. La décentralisation, prônée par le gouvernement Charest, inclus dans son programme de « réingénérie de l’État », concentre le pouvoir du développement économique et social des régions dans les mains des élus liés souvent aux entrepreneurs privés ou étant eux-mêmes des entrepreneurs. La participation démocratique des autres acteurs sociaux dans les lieux de décision est dénigrée et éliminée. Laissées aux seules forces économiques, les inégalités régionales ne seront plus compensées par une péréquation et un partage des ressources qui garantissaient une égale accessibilité à des services publics de qualité pour tous les citoyens et citoyennes.

De plus, la délocalisation des entreprises a des impacts désastreux dans les régions où des industries qui constituaient la base de l’économie locale ferment leurs portes pour aller dans les pays où les coûts de main d’œuvre sont plus bas. L’étranglement économique des régions provoque un exode des populations et une impossibilité de retenir les jeunes dans leur milieu pour assurer une relève et un développement durable. Les centres urbains se gonflent de jeunes et d’adultes à la recherche d’un emploi entraînant une augmentation de problèmes tel que l’itinérance, la violence, problème de logement,… Dans certains milieux ruraux, l’agriculture soumise aux seules exigences du marché mondial met en danger les territoires et l’avenir écologique de nos terres, de l’eau et des autres ressources naturelles.

La réalité politique

            Comme dans d’autres pays, nos gouvernements (fédéral et provincial) alignent leurs orientations, leurs programmes et leurs politiques à partir des impératifs imposés par le courant économique néolibéral de droite. Cette soumission conduit à un changement de cap de leur rôle. Il se définissent comme facilitateurs et animateurs des forces économiques et préparent le terrain pour leurs interventions et investissements. Comme si le fait de faire accroître la richesse faisait qu’elle se redistribue automatiquement de façon équitable par la suite. C’est un leurre… un discours développé pour endormir les électeurs!

            Le climat de tensions et d’affrontements au niveau mondial amène le gouvernement fédéral à investir davantage dans les budgets militaires, à resserrer ses frontières et à s’ajuster aux politiques et interventions de notre voisin du sud. La politique extérieure et nos relations avec le monde sont moins dévastatrices que celles des États Unis mais notre aide humanitaire nous rapporte souvent plus économiquement que les populations des pays visés. Partenaire de grands accords internationaux de libre échange, du G8, de l’OMC,…nous sommes associés à des stratégies économiques et politiques qui engendrent pauvreté, misère et violence. La dernière campagne électorale s’est faite avec un scandale financier comme fond de scène mettant en évidence la collusion et le gaspillage des fonds publics mais a été complètement silencieuse sur les enjeux qui menacent notre planète.

            Le gouvernement libéral de M. Charest, six mois après son élection, a imposé le bâillon et a adopté, sans débats de société, huit projets de loi ouvrant la porte à la dérèglementation et à la privatisation des services publics pour éliminer le plus de contraintes aux investisseurs et préparer le terrain au secteur privé. Pour lui, « Moins d’État » devient un leitmotiv qui conduit à des coupures dans les programmes sociaux et à la réduction des interventions et services publics pour transférer ses  responsabilités au secteur privé sous forme de sous-traitance. Cette stratégie favoriserait plus d’activités économiques semble-t-il. Pourtant l’économie québécoise est actuellement dynamique et génératrice de richesses mais qui ne se répartissent pas de façon juste et équitable. Son dernier budget sabrait de façon inquiétante dans le secteur de l’environnement tout en n’assurant pas un revenu convenable aux personnes assistées sociales et ce, malgré une loi visant l’élimination de la pauvreté. Son dernier projet de loi 57 qui veut réformer la loi d’aide sociale nous fait nager dans l’inacceptable. Il nous fait faire un recul majeur dans nos acquis sociaux et réintroduit la catégorisation entre bons pauvres et mauvais pauvres qui recevront un appui différent et coercitif. Ce « moins d’État » est aussi prônée par le gouvernement fédéral qui, par exemple, en pleine crise de la vache folle, fait des coupures importantes dans les budgets et mesures d’inspection des aliments.

            La convergence idéologique de droite contrôlant les médias, et l’éclatement de la gauche rendent difficiles les mobilisations à caractère politique. On suscite un sentiment d’impuissance et une impression « du pareil au même » qui démobilisent et désintéressent la population à leur rôle de citoyen face à la politique, particulièrement chez les jeunes électeurs. Le taux de participation aux dernières élections le démontre bien.

La réalité sociale

            Les impacts de la réalité sociopolitique se font surtout sentir dans un réflexe de repliement sur soi et d’isolement. L’individualisme (né soit de l’appauvrissement des familles et des personnes, de la lutte pour la survie, de l’exclusion sociale et économique, de la peur provoquée par la situation internationale, de l’idéologie de la concurrence, des valeurs axées sur la recherche du bonheur individuel rapide) conduit à une montée du racisme, de la violence familiale et conjugale et à un désespoir inquiétant surtout chez les jeunes chez qui on remarque un haut  taux de suicide.

                Les milieux de vie (familles, quartiers, villages, milieux de travail,…) sont éclatés et décomposés donnant peu de chance au développement de sentiment d’appartenance et de soutien pour faire face aux difficultés ou relever des défis ensemble. Les références stables autour desquelles s’organisait la vie des milieux et permettaient une certaine cohésion (famille, école, services de quartier,…) sont disparues ou ébranlées amplifiant le besoin de répondre, par la consommation, par les relations éphémères, par l’appât du gain,… à la recherche immédiate du bonheur sans mesurer les conséquences de gestes sur l’ensemble de la société à long terme.

            Le mouvement communautaire,  apparu dans sa forme moderne actuelle au milieu des années ’60 et début des années ’70, demeure un acteur majeur dans le développement du Québec. D’initiatives premières à caractère alternatif et de lutte aux structures oppressives et dominatrices du système capitaliste, son développement a explosé dans les années ’80 et ’90 avec l’apparition de plusieurs groupes axés autour de services pour combler des besoins nouveaux ou à ceux non répondus adéquatement par les services publics. Le gouvernement a vite compris l’utilité du mouvement communautaire et y voit une possibilité de transfert de ses responsabilités à moindre coût tout en imposant ses propres priorités et façons de faire. L’autonomie des organismes communautaires constitue aujourd’hui l’enjeu principal face à l’État qui se sert du financement comme arme pour arriver à ses fins tout en manipulant le sens et l’orientation d’une politique de reconnaissance et du financement des organismes communautaires, adoptée en décembre 2001, suite aux pressions du mouvement communautaire.

            Dans ce contexte, la situation des femmes ne va pas en s’améliorant. Elles écopent davantage des impacts sur le marché du travail tant au niveau salarial qu’au niveau des emplois disponibles. À titre d’exemple, la dernière décision d’étendre les heures d’ouverture des commerces, où les emplois sont occupés majoritairement par des femmes, la conciliation travail et responsabilités familiales aggrave leur casse-tête  Constituant aussi une majorité de la main d’œuvre dans les services gouvernementaux,  les coupures budgétaires les atteignent de front. À preuve, lors de son dernier budget, le gouvernement québécois a annoncé la coupure de 15 000 postes dans la fonction publique, a aboli le poste de Ministre à la condition féminine et a questionné le statut et rôle du Conseil du statut de la femme (instance conseil indépendant qui intervenait sur plusieurs dossiers et soutenait le mouvement des femmes). Les femmes forment une majorité grandissante et ignorée qui doit, à titre « d’aidantes naturelles », assurer des soins aux personnes malades à domicile qui ont vu l’accès aux services d’appoint et de répit fondre sous le soleil. Les mesures de discrimination positive pour améliorer la situation des femmes sont perçues comme antisociales dans un monde ou la concurrence et l’efficacité sont les règles pour toute personne sans distinction d’âge ou de sexe. Formant  plus de 70% du personnel des organismes communautaires, elles absorbent aussi davantage les conséquences du sous financement de ces derniers.

La réalité culturelle

            L’identité culturelle du Québec a longtemps reposé sur des éléments de base tels la langue, sa réalité géographique, ses institutions, la religion, les valeurs qui en ont assuré le développement i.e. l’entraide, la solidarité, … et son histoire. La mondialisation et globalisation de l’économie viennent aplanir les différentes couleurs et particularités du globe. Le nouveau dieu de l’économie et du marché met en échec toute tentative d’initiative de protection de ces couleurs régionales.

            Malgré des efforts pour protéger notre langue française, l’anglais a priorité comme langue du commerce mondial. Le Québec comme îlot francophone du nord de l’Amérique a bien du mal à résister à la pression.  Les commerces de grandes surfaces nous offrent souvent des produits avec mode d’emploi seulement en anglais. Toutes mesures pour empêcher leur entrée sur nos tablettes pourraient faire l’objet de poursuite auprès d’organisations internationales du commerce avec des coûts élevés pour infraction à la libre circulation  des biens et services. Les produits culturels américains (musique, chansons, groupes pop,…) inondent abondamment nos marchés ainsi que nos ondes radiophoniques et télévisuelles où la qualité de la langue laisse aussi grandement à désirer.

            Les artisans de notre industrie culturelle vivent difficilement de leur art. Le marché québécois est petit et exige souvent des investissements considérables pour conquérir d’autres marchés ou publics, souvent anglophones. Ceux qui résistent à cette pression vivent misérablement et l’État réduit les budgets alloués à la culture et au soutien financier à ces artisans. Le développement et la promotion de la culture québécoise, enrichie par la présence de plusieurs ethnies qui donnent un visage renouvelé du Québec se voient limités et même étouffés.

                L’éducation, comme  lieu par excellence d’appropriation et d’intégration de la culture, ne peut assumer son rôle convenablement en raison des ressources réduites et des orientations qui visent d’abord l’acquisition de connaissances techniques, pratiques et utiles répondant prioritairement aux exigences du marché du travail. Les cours et les formations visant le développement  et l’acquisition d’une culture générale sont de plus en plus éliminés ou exclus des programmes d’enseignement.

            Et les valeurs promulguées par les médias (radio, télévision, internet,…), loin d’ouvrir à la dimension communautaire, enferment dans l’individualisme, la concurrence, la réussite rapide, le bonheur par la consommation et les préjugés qui renforcent les idéologies de droite et permettent l’adhésion aux choix politiques et économiques qui en découlent.   

La réalité ecclésiale

            L’Église institutionnelle québécoise n’échappe pas à ce courant de droite. Notre Église porte aussi le lourd poids d’un passé dominateur avec lequel les contemporains se situent en totale rupture. Confrontée à la fuite des fidèles de ses lieux de rassemblement, à la diminution du nombre de prêtres, à la pénétration aux diversités culturelles et religieuses de plus en plus présentes et connues, aux questions nouvelles de société qui ébranlent les contenus et l’enseignement traditionnel, à la mise en évidence de ses incohérences entre son action et son discours, elle recourt au réflexe du repli sur soi et sur ses vérités immuables pour marquer sa différence et sa spécificité.

            Il faut dire que le remplacement de l’enseignement religieux par un programme d’enseignement moral et de vie communautaire a donné un dur coup à notre image « traditionnelle » de l’école québécoise qui assumait un relais entre la religion, la foi, la société et l’Église. Ce passage à la laïcité des écoles a suscité bien des remous et des débats. Il mettait en évidence une transformation fondamentale de notre réalité démographique et culturelle tout en traduisant une brisure profonde entre la religion, l’Église et la société. Il est fascinant cependant de voir comment les rites religieux catholiques, pour plusieurs québécois francophones, demeurent un élément d’identité culturel fondamental. Le recours important aux rites de passages (baptême, mariage, funérailles,…) comme lieu de transmission de fondements d’identité culturelle nécessaire à tout individu en témoignent. D’ailleurs un récent sondage fait par un quotidien permet de constater que plusieurs personnes s’identifiaient comme chrétiens, certains ajoutaient catholiques, mais se disaient en distance avec l’Église et portaient une vision très individuelle de leur vie de foi. Il existe donc une relation pour le moins ambiguë entre la religion, l’Église et la société.

            L’Église, acculée à des ressources financières insuffisantes, concentre son travail sur la préparation sacramentelle et sur l’éducation de la foi, particulièrement pour les jeunes, qui a pour but, indirectement, de ramener « les brebis au bercail » ou, plus spécifiquement, augmenter le nombre de personnes aux célébrations dominicales. Les nouveaux outils de formation véhiculent un contenu et une image de l’Église qui est dépassée et n’arrivent pas à répondre aux interrogations et angoisses que portent les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Pourtant la recherche de sens et de spiritualité questionne et habite plusieurs personnes. Cette recherche conduit plusieurs personnes dans toutes les directions et dans toutes formes de courants religieux ou philosophiques.

            Toute tentative, en dehors de l’institution, qui porte des germes de vrai renouveau, sans être discréditée, est souvent ignorée et ne reçoit aucun appui, encouragement ou soutien de la part des instances officielles de l’Église. Les mouvements laïcs autonomes comme les mouvements d’action catholique autrefois soutenus par les évêques et les diocèses se voient les ressources financières coupées. On a investi cependant des sommes importantes dans des événements comme les JMJ. Ces investissements ont aggravé la situation financière de certains diocèses qui ont dû procéder à des coupures dans les budgets pastoraux où la pastorale sociale a été la première visée.

            Au Québec, les communautés religieuses, féminines en plus grand nombre, se sont faites reconnaître  comme partenaires essentielles des forces sociales de changements soutenant financièrement  les groupes communautaires, en s’alliant à leurs luttes et en  développant un discours crédible, même si spécifique, sur les enjeux sociaux. Par la Conférence Religieuse Canadienne secteur Québec (CRCQ), elles mettaient en commun des ressources pour intervenir et se garder dans la course tout en respectant leur réalité ainsi que les impératifs de la diminution de leurs effectifs et de son vieillissement. Une restructuration de la grande CRC a fait disparaître les sections régionales, a réduit les ressources et le personnel enlevant un point d’appui majeur pour une prise de parole collective.

Des alternatives et des forces porteuses d’espérance

            Malgré un tel tour d’horizon, plusieurs alternatives se mettent en place pour redonner la maîtrise des citoyens et citoyennes sur leurs conditions de vie et de travail. C’est le travail d’éducation populaire autonome qui permet l’émergence de ces pistes nouvelles pour un monde où peut régner la paix et la justice. Les lignes qui suivent présenteront quelques projets et initiatives qui tracent la voie à l’espérance.

            Pour pallier à la croissance de la pauvreté, nous avons vu naître simultanément plusieurs ressources caritatives et communautaires pour répondre aux besoins pressants des personnes en difficulté. Le nombre de soupes populaires, de comptoirs vestimentaires, de centres de distribution de denrées périssables et non périssables en provenance des surplus des marchés d’alimentation, de centres d’hébergement temporaires pour personnes en difficulté ou itinérantes,… n’a cessé d’augmenter. Marquant une certaine vitalité de la fibre philanthropique de la société québécoise, elle ne peut régler l’origine structurelle de l’appauvrissement, pouvant même indirectement la cautionner tout en calmant la conscience des donateurs.

            Suite à un travail de formation et de conscientisation, d’autres projets sont initiés par les personnes, familles et groupes qui vivent les situations de pauvreté. Qu’on pense ici aux cuisines collectives, aux groupes d’achat collectif de denrées de base périssables et non périssables, à l’agriculture soutenue par la communauté, aux coopératives d’habitation, aux groupes d’échange, aux magasins partage…Certains relèvent du travail d’animation de quartier ou d’organismes communautaires avec un objectif : répondre aux besoins mais aussi d’être des lieux de réflexion critique sur les causes des situations d’appauvrissement pour entrer et participer consciemment dans le mouvement de résistance à la logique mortifère du néolibéralisme.

             Des projets à caractère économique intègrent les personnes souvent exclues du marché du travail pour rendre des services de proximité ou développer de nouvelles petites entreprises (coopératives de services domestiques, services de traiteurs, services de garde, service de reproduction de documents,…) et s’enracinent dans une perspective d’économie solidaire où la création de la richesse s’évalue aussi sur la création de liens sociaux et la protection de l’environnement. Il faut être vigilants pour que cette économie solidaire ne soit pas cantonnée comme une économie de seconde zone devrant offrir les services les moins « payants » boudés par l’industrie privée et délestés par l’État. Le secteur de l’économie sociale s’est donné des outils et des instances pour garder bien vivante cette vigilance.

            Même si depuis les deux dernières années, on a perdu quelques batailles politiques, nous avons assisté tout de même à des démonstrations de notre capacité de mobilisation. En voici des exemples : le travail du Collectif pour un Québec sans pauvreté qui a brisé des préjugés et a gagné l’adoption de la loi 112; les 250 000 personnes de tous âges, dans les rues de Montréal, par un froid à fendre pierre, pour dire non à la guerre en Irak : le mouvement des Sans Chemises contre les coupures fédérales dans l’assurance chômage ; le rassemblement et aux actions concertées des forces progressistes (syndicats, groupes de femmes, organismes communautaires, associations étudiantes, association d’artistes,…) réunies au sein du Réseau Vigilance pour résister aux politiques néolibérales du gouvernement Charest; la plus imposante manifestation en matière d’environnement pour s’opposer à la construction de la centrale thermique dans le Suroît; la manifestation du 1er Mai 2004 qui a réuni 100 000 personnes à Montréal,…Ces réussites sont notre garantie pour le futur, des marques de victoire de la solidarité. Et les mobilisations continuent…autour des luttes pour s’opposer au projet de la loi 57 sur l’aide sociale, d’un forum populaire alternatif organisé par le Réseau Vigilance pour affirmer un autre choix de société que celui mis de l’avant par le gouvernement Charest à travers son Forum portant le thème « Briller parmi les meilleurs »,…

            Ces rassemblements et tout le travail qui les entourent constituent des occasions de croisement des analyses politiques et sociales portées par les forces de gauche, qui mettent en lumière les mécanismes et stratégies de la mondialisation néolibérale. Conséquemment, un décloisonnement des luttes permet de concerter les actions et les discours en favorisant une participation accrue des personnes et des organismes. Un désir de réinvestir le champ de l’action politique partisane surgit aussi à travers certaines initiatives qui visent explicitement la formation et la réflexion politique (comme dans D’abord Solidaires) ou qui s’inscrivent clairement dans l’action politique électorale : comme l’Union des Forces Progressistes (UFP); le SPQ libre (Syndicalises Progressistes pour un Québec libre) décidé d’investir le PQ; et le mouvement politique Option Citoyenne qui veut redonner la place aux personnes dans les débats politiques et prépare le terrain à l’émergence d’une force politique alternative qui veut agir en concertation avec les autres forces politiques de gauche.

            Les différents regroupements et secteurs d’intervention du mouvement communautaire se réunissent au sein du Comité aviseur, instance autonome qui avise le gouvernement concernant la reconnaissance et le financement des organismes communautaires. Ce lieu de rencontre a permis de déborder ce simple mandat. Il a permis aussi la concertation et la consolidation du mouvement dans sa résistance aux politiques néolibérales.

            Le mouvement des femmes au Québec n’est pas non plus sans réagir. Il continue de jouer un leadership majeur dans les suites de la marche mondiale des femmes. Toute une démarche d’éducation et de mobilisation pour l’élaboration d’une Charte mondiale des femmes pour l’humanité a été lancée à la grandeur de la planète et s’ouvre à l’ensemble des forces qui veulent un monde différent.

            Dans tout ce branle bas d’une société en profonde transformation, la recherche de valeurs constituantes d’une société ouverte et respectueuse de ses membres et basée sur le Bien Commun ainsi que la quête de sens prennent de plus en plus place dans les discours et les initiatives qui surgissent. Les gens sentent le besoin de parler de cette dimension spirituelle qui les habite, de ce qui donne du souffle, de l’haleine de longue durée à leur implication à long terme dans la mise en place d’un monde plus juste et plus humain. Cette recherche surtout individuelle mais de plus en plus en petit groupe d’affinité dépasse la dimension religieuse pour aller au fondement même de ce qui constitue la spiritualité. Cette mouvance n’est pas un mouvement de masse cependant. Elle s’actualise dans des communautés de base, des petits réseaux, des petits lieux d’échange et de recherche collective de vérité et de sens où se découvrent et s’enrichissent différentes traditions religieuses. Des ressources et des personnes acceptent d’accompagner et d’alimenter ces démarches sans imposer des contenus ou des conclusions. On y recherche la cohérence avec les valeurs de justice sociale, d’égalité hommes-femmes, de non-violence, de respect de la dignité humaine,...

            C’est dans ce creuset que souffle un vent de renouveau. L’interspiritualité y prend de plus en plus de place. Quelques initiatives permettent la rencontre et la mise en commun de ces chemins nouveaux, Certains de ces réseaux veulent aussi prendre la parole publiquement pour faire entendre une autre voix d’Église que le discours de droite. Cependant, l’Église institutionnelle se tient à distance de ces nouveaux lieux de recherche et d’expérimentation d’expression collective de la foi. Sinon elle le fait de façon discrète. Elle est perçue encore comme celle qui a les réponses et qui veut les imposer. Ses interventions publiques laissent souvent croire qu’elle est la seule à savoir de quel côté souffle l’Esprit… et que c’est d’abord dans ses murs. Pourtant certains de ses discours sont fort pertinents mais son approche, même dans ses démarches d’éducation avec les jeunes, n’arrive pas à dépasser ce réflexe.

            Les communautés religieuses, bien que vieillissantes, demeurent toujours très présentes dans toute cette mouvance. Que ce soit par leur soutien financier, par leurs membres présentes et actives dans les organismes et projets communautaires, sociaux et même politiques, par leur capacité d’être à l’écoute de besoins nouveaux pour susciter des ressources nouvelles pour y répondre, … Par leurs réseaux tels que l’Entraide Missionnaire, le RRSE  (Regroupement pour la Responsabilité Sociale des Entreprise, le RPF (Religieuses, pour la Promotion des Femmes),… elles prennent une parole collective particulière et signifiante pour le monde d’aujourd’hui. Elles se donnent des moyens pour être dans la mêlée, de chercher « avec » et d’accompagner ces démarches.

            L’espérance n’est pas morte. Oui, l’Esprit travaille cette terre et fait surgir du neuf. Il s’agit de se déplacer les pieds, d’aller humblement écouter, voir, entendre, chercher et découvrir avec d’autres dans une démarche sincère de vérité, d’authenticité dans la volonté de répondre positivement à notre mission de fils et filles de Dieu, à l’exemple de Jésus-Christ, en participant à son œuvre de création qui se continue et qui a choisi de compter sur nous pour la réaliser.

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Éliminer la pauvreté, une exigence évangélique

Nadya Ladouceur

En juin 2002, le gouvernement du Québec déposait à l’Assemblée nationale le projet de loi 112 visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Dans ce contexte, le CPMO a voulu contribuer au débat. Nous avions la conviction qu’il était de notre devoir en tant que chrétiens et chrétiennes de prendre la parole. Nous vous partageons ici la réflexion qui a précédé l’écriture de notre mémoire soumis à la Commission parlementaire.

Nous cherchions à intégrer l’identité chrétienne dans la rédaction. Au nom de quels principes notre organisme prenait-il la parole dans ce débat? Quel est le spécifique de notre parole chrétienne?

L’engagement social est au cœur de la pratique chrétienne; le rapport De l’indignation à l’espérance montre qu’il donne sens à la vie des personnes rencontrées. Peter J. Henriot, S.J. parle d’une exigence d’authenticité évangélique. Cette exigence de la foi chrétienne nous amène à prendre parti pour les personnes en situation de pauvreté et à travailler à un projet de société juste et équitable qui met la vie au centre de nos préoccupations.

Voilà une exigence bien grande si nous cherchons à y répondre comme Jésus l’a fait. Sa vie nous invite à nous battre pour la justice et la dignité des personnes en situation de pauvreté, mais surtout à le faire avec elles et non pas à leur place. En choisissant l’option pour les pauvres, nous donnons à notre tour notre vie pour elles et eux.

Marcher sur les traces de Jésus implique de travailler d’arrache-pied à la transformation de la société pour que chaque être humain puisse vivre dans la dignité et le respect. Cela suppose la capacité de s’indigner face aux systèmes injustes dans lesquels nous vivons et de déconstruire la pensée néolibérale sur laquelle ils s’appuient. Cette pensée néolibérale se pose elle-même comme absolu, comme dogme, comme nouvelle religion avec son dieu dollar et son autel des sacrifices humains et de la nature. Cette idéologie est néfaste. Elle asservit l’humain et la nature, elle met les êtres en compétition les uns avec les autres, détruit les solidarités, glorifie les gagnants et rejette les perdants. Elle recrée, comme le disait Ricardo Petrella, un marché de la jungle qui nourrit l’impuissance, l’exclusion, le désespoir et l’iniquité.

Or le projet chrétien nous invite à agir de façon cohérente. Il nous pousse à rejeter les faux dieux de l’argent, du pouvoir, de la rentabilité, de la consommation. Il appelle à dénoncer les servitudes humaines, à défendre la vie et à proposer des alternatives qui vont permettre à tous et à toutes de répondre à leurs besoins fondamentaux de manger tous les jours, d’avoir un toit, d’étudier, d’être en santé, de se reposer, de participer à la vie en société, de s’épanouir et parfois de se tromper…

Ce projet nous convie à jeter un regard plus humain sur les personnes, à reconnaître la contribution de tous et de toutes à la société et à remettre l’économie à sa place, celle de moyen et non pas de fin en soi. Le projet chrétien somme toute se bâtit à coup d’espérance têtue en faisant une place à chacun et à chacune, en faisant appel à l’exercice de la citoyenneté afin de réunir les conditions de la dignité humaine et du respect de la planète. En cherchant à comprendre les causes structurelles des injustices, en les dénonçant et en luttant pour que des changements se produisent, nous participons à la construction d’un monde meilleur dans la lignée des chrétiens et des chrétiennes qui avant nous ont travaillé à faire advenir le Royaume de Dieu. Royaume ou projet qui n’est jamais tout à fait achevé, qui est toujours en création au rythme des réalités vécues par les personnes et du dialogue qui s’instaure entre elles.

Suivre Jésus sur le chemin de la justice et donner des mains à notre foi exige de nous mettre à l’écoute des personnes en situation de pauvreté, de porter leurs préoccupations, de toujours chercher à évaluer l’impact d’une décision sur leur vie, de les accompagner et de prendre leur défense. Car s’écarter des pauvres, c’est s’écarter de Jésus et de Dieu.

Le plus difficile, nous croyons, est de se mettre à l’écoute des personnes en situation de pauvreté. C’est pourtant ce que Jésus a si bien su faire. C’est à travers la parole échangée avec les exclu-es, les marginalisé-es qu’il cherchait la vérité pour son temps. C’est à travers cette même parole, ce même échange que se découvre le sens du projet de Jésus pour aujourd’hui, le sens de l’existence actuelle. C’est ce projet, qui au-delà des valeurs partagées, nourrit l’élan vital qui nous pousse à espérer. Cela implique d’accepter d’être dérangé dans notre confort, dans nos idées, c’est consentir à voir la réalité avec les yeux des personnes en situation de pauvreté. C’est souvent faire l’expérience de l’humilité car c’est admettre qu’il y a d’autres façons de voir les choses que la nôtre. Au Collectif, nous cherchons comment faire pour que les personnes en situation de pauvreté et leurs associations soient au cœur de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’évaluation des mesures qui les concernent. Ce n’est pas toujours facile pour les personnes en situation de pauvreté car c’est de leur vie dont il s’agit. Les implications ne sont pas seulement théoriques, elles sont très concrètes et remplies de souffrances. Un monde de différences existe entre la réaction d’une personne qui voit son chèque d’aide sociale coupé et la réaction d’une personne qui n’en subit pas les effets, même si elle en est profondément indignée. Choisir le dialogue a pour conséquence de changer notre regard, d’éveiller notre conscience à la réalité concrète des personnes en situation de pauvreté et de permettre au sens d’émerger.

Le défi est de trouver le moyen de rendre présente cette parole, non pas seulement à titre symbolique, mais au cœur de la réflexion, de la prise de décisions, de la réalisation et de l’évaluation des mesures qui ont un impact sur la vie des personnes en situation de pauvreté. Souvent lorsque des décisions d’ordre économique sont prises, la rentabilité, l’efficacité et la compétitivité sont les critères pris en compte. Suivre Jésus, c’est refuser que ces critères soient premiers, c’est exiger que le premier critère soit celui de l’impact de la décision sur la vie et la dignité des personnes en situation de pauvreté. Cela vient changer beaucoup de choses dans le système actuel, d’où la radicalité de l’option. Mais n’est-ce pas à cela que nous sommes appelés comme chrétiens et comme chrétiennes? La pauvreté est d’abord et avant tout économique. Pour se réaliser, le royaume de Dieu implique une distribution équitable de la richesse. Le rôle du gouvernement est d’y voir. En ce sens, l’amélioration du revenu du cinquième le plus pauvre doit primer sur l’amélioration du revenu du cinquième le plus riche afin d’assurer cette redistribution équitable et les services sociaux doivent être accessibles à tous et toutes sans distinction de revenu. Alors seulement l’ensemble de la population verra ses droits réalisés dans la dignité.

Suivre Jésus implique également d’accompagner les personnes en situation de pauvreté. Accompagner, nous dit Henriot, «ce n’est ni se mettre aux premiers rangs, comme leurs dirigeants, ni marcher derrière eux, comme leurs partisans. C’est prendre place à leurs côtés, comme leurs compagnons. Ceci requiert beaucoup d’écoute, d’attente patiente, d’étude silencieuse. Pour être en solidarité avec les pauvres, il faut nous efforcer de faire nôtres leurs préoccupations et leurs craintes, leurs espoirs et leurs projets.».

Enfin, c’est prendre leur défense. Dans une discussion, une prise de décision, dans l’élaboration d’un projet de loi, c’est se faire l’avocat des personnes en situation de pauvreté, c’est prendre parti, avoir un préjugé favorable pour elles. Ce n’est pas de jouer à l’arbitre neutre qui tente d’éviter le conflit et de restaurer l’harmonie, c’est entrer de plein pied dans le débat pour prendre leur défense. Voilà assurément une exigence difficile car elle nous force à être cohérents avec notre option et à nous engager dans le concret de l’action, aux yeux de tous et toutes.

Au Québec actuellement, la démarche et les revendications du Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté face à la loi 112 s’inscrivent dans cette lignée de justice sociale. Il nous appartient en tant que chrétiens et chrétiennes de nous solidariser dans l’action afin de poursuivre l’engagement de Jésus envers les plus pauvres et de l’inscrire au cœur de notre vie. «Croire, espérer, résister cela fait un : c’est la capacité de faire les songes qui (…) annoncent et préparent déjà un autre avenir.» Au Collectif, le choix est de rêver logique afin de transformer la société.

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Occupation story

Les gladiateurs de la télé-réalité

Nelson Tardif

Simone Weil affirmait que « jamais l’individu n’a été aussi complètement livré à la collectivité aveugle, et jamais les [humains] n’ont été plus incapables non seulement de soumettre leurs actions à leurs pensées, mais même de penser ».[1] Si tel est le cas, il n’y a rien de tel pour un système de domination (qu’il soit religieux, politique ou économique) que d’abrutir ou de tolérer l’abrutissement des gens afin de se préserver et se perpétuer. Une telle stratégie est presque aussi vieille que l’être humain et prend différentes formes à travers les âges.

Par exemple, l’empire romain avait trouvé le moyen de canaliser la violence des foules sur des boucs émissaires afin de se prémunir des révoltes possibles, ce qui permettait de  détourner l’attention de la population des véritables enjeux de sociétés. Ainsi, les gladiateurs attiraient sur eux le déferlement des frustrations, des brutalités, des colères, des irritations et des convulsions de la multitude qui assistait aux combats. De cette manière, les jeux du cirque permettaient de garder la foule dans la soumission à l’empire et à l’empereur élevé au statut de divinité. La sacralisation de l’empereur et de tout le système favorisait[2]  la cristallisation de la pensée sacrificielle et donc la perpétuation de l’empire comme système de domination.

Trop souvent, la foule avale l’individu et l’empêche de réfléchir par lui-même. Généralement, dans une foule, tel un rameau, l’individu penchera du côté où le vent souffle. Ce phénomène est celui du mimétisme. Dans l’arène, les gladiateurs compétitionnent entre eux pour sauver leur peau. L’unanimité et l’indifférence de la foule à l’égard des victimes, par l’effet du mimétisme, sanctionnent le sacrifice des plus faibles. La logique sacrificielle fait perdre toute distance critique, rend incapable de penser par soi-même et permet ainsi au système de domination de se maintenir.

La télé-réalité reprend à son compte le modèle des jeux du cirque romain. Les participantEs sont une figure des gladiateurs de notre temps. Ceux-ci compétitionnent entre eux et elles pour survivre dans la jungle télévisuelle du « être vu à tout prix ». Bien qu’elle s’en défende, la foule des téléspectateurs assiste unanime au « bitchage » et à l’élimination des concurrentEs. Voir quelqu’un se faire « flusher » permet de canaliser sur lui ou elle les déceptions, les frustrations et les petites violences et vengeances qui empoisonnent la vie.

Le niveau de réflexion et l’agir de la foule sont ici conditionnés par ce qu’on lui donne à gober. Le processus du bouc émissaire est un phénomène social qui fonctionne par le consentement de la foule et permet de garder celle-ci dans la soumission, ce qui la détourne des véritables enjeux de société. D’ailleurs, les téléspectateurs n’ont-ils pas aussi l’opportunité de participer par téléphone à l’élimination des candidatEs ?

Pendant ce temps, le système de domination néolibéral a tout le loisir de se perpétuer. La compétition entre les candidatEs de la télé-réalité n’est-elle pas une reprise, à petite échelle, du modèle compétitif néolibéral dont on chante tant les vertus et qui pourtant engendre l’exclusion des plus « faibles », des moins performants et des moins compétitifs ?  Dans ce modèle, qui reprend à son compte la logique sacrificielle, c’est l’indifférence de la foule à l’égard du malheurs des autres qui sanctionne l’exclusion, c’est-à-dire le sacrifice des personnes. La pensée sacrificielle engendre une culture de l’insensibilité au sort des perdants, une exaltation et une idéalisation des modèles qui représentent la jeunesse éternelle, la beauté plastique, la force conquérante, la réussite et l’efficience. Actuellement, c’est la sacralisation de l’idéologie néolibérale comme pensée unique et du « tout puissant » marché qui permet la légitimation du néolibéralisme comme système de domination et à la pensée sacrificielle de perdurer.

Il s’agit d’une occupation story de notre intelligence et de notre individualité qui se fait au détriment de notre épanouissement personnel, de notre humanité commune et de la solidarité collective, particulièrement avec les plus vulnérables.


[1] Propos de Simone Weil rapporté par Paul-Émile Roy, L’indéfectible espérance, Humanitas, 2003, p. 87.

[2] Sans sacralisation d’un aspect ou d’un autre de la réalité il n’y a plus de légitimation possible de la domination quel qu’en soit la forme.

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La guerre en Irak

Avons-nous oublié les victimes ?

Nelson Tardif

Une fois encore, nous avons assisté à une guerre en direct, la censure et la propagande en prime. Les médias ont mis l’accent sur le duel entre l’administration Bush et le régime de Saddam Hussein. « Qui n’est pas avec nous est contre nous » nous ont-ils répétés inlassablement. Comme si nous devions nous positionner entre le totalitarisme irakien et les intentions hégémoniques américaines. Propos belliqueux et vindicatifs pour propos belliqueux et vindicatifs, voilà ce entre quoi, selon les médias, nous devions choisir.

On nous a présenté la réalité comme si elle se réduisait à deux pôles diamétralement opposés : le bien et le mal. Or, selon les propos du théologien Jean-Marc Gauthier, « il y a une tendance vieille comme le monde à voir le mal chez l’autre et le bien chez soi; cette tendance à « sataniser » l’autre et à voir Dieu de son bord.[1] » La réalité n’est jamais aussi simpliste, elle est toujours plus complexe et nuancée.

En mettant l’accent sur le conflit entre l’administration Bush et le régime irakien, en grande partie, les médias ont négligé d’aborder les véritables enjeux et conséquences de la guerre en Irak, particulièrement pour le peuple irakien. La guerre nous a été présentée comme la solution pour sauvegarder la liberté et les valeurs « si chères à l’Amérique ». De quelles valeurs s’agit-il ? Des valeurs boursières ?

La guerre peut-elle être une solution ? La guerre marque inévitablement un échec du dialogue et une impossibilité ou un manque de volonté à trouver des solutions non violentes aux conflits. Dans cette perspective, la guerre « est toujours la pire des solutions.[2] » Pourquoi ? Parce qu’elle est toujours racontée par les vainqueurs, par les plus forts et nous perdons de vue le sort réservé aux véritables victimes des conflits armés. Dans le cas de la guerre en Irak, qui sont les véritables victimes ? L’administration Bush ? Le gouvernement de Saddam Hussein ? Au CPMO, nous croyons qu’il s’agit plutôt du peuple irakien. C’est lui qui a subi les conséquences de l’embargo économique qui a duré 12 ans, le despotisme de Saddam Hussein et les bombardements américains et britanniques. C’est encore lui qui continue de souffrir de la destruction guerrière et du manque du plus strict nécessaire pour vivre décemment.

Comme le mentionne Gauthier, « une guerre est une mise en situation où des innocent-e-s seront victimes de toutes sortes de façons, où un bon nombre de victimes innocentes seront tuées.[3] » L’expression, « dommages collatéraux », signifie que la guerre est « le lieu de la mise à mort de victimes innocentes.[4] »

Si l’histoire devait être écrite non par les vainqueurs des guerres, mais par les victimes, elle serait très différente de l’histoire officielle. Peut-être comprendrions-nous mieux l’horreur de la violence guerrière et le mépris fait aux victimes en les considérant comme « d’inévitables dommages collatéraux » ! Par ailleurs, il est illusoire de croire qu’il est possible de construire la paix en s’armant jusqu’aux dents. La violence engendre toujours la violence. Le conflit qui oppose palestinien et israélien en est une démonstration tragique et éloquente. Dans cette perspective, il est aussi illusoire de penser que le conflit en Irak est terminé. En ce sens, la guerre est un échec pour l’humanité puisqu’il s’agit d’une logique de destruction massive qui fait toujours d’innombrables victimes innocentes.


[1] Jean-Marc GAUTHIER, La guerre est toujours un échec, propos tenu lors d’une conférence présentée au Centre St-Pierre, Montréal, 18 mars 2003.

[2] Idem

[3] Idem

[4] Idem

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D’où vient la ZLÉA ?

Jean Ménard et Nelson Tardif

en collaboration avec le Groupe de théologie contextuelle québécoise[1]

À l’occasion de la présente campagne nationale de sensibilisation et de conscientisation à propos du projet d’accord sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) qui pourrait être signé en 2005, des centaines de militants et militantes parcourent la province pour informer la population sur les différentes facettes et les possibles conséquences de cet accord. Nous avons pensé qu’il pourrait être pertinent de présenter ici quelques jalons historiques qui devraient permettre de mieux situer la ZLÉA dans le développement séculaire du système capitaliste.

Trois questions se posent :

1- D’où vient le capitalisme ou quelles sont les principales théories qui ont présidé au façonnement de ce régime économique jusqu’à nos jours?

2-  Où se situe la ZLÉA  dans la trajectoire du  développement du capitalisme ?

3-  Où allons-nous avec cette logique ?

Pour les deux premières questions, nous recourrons à l’histoire, mais pour la troisième, seule la solidarité internationale nous permettra de trouver des réponses et de bâtir des alternatives qui soient à la hauteur de l’humanité.

Nous voudrions essayer ici de camper et d'expliquer le contexte historique qui a conduit à la négociation de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Il s'agit de mieux comprendre la logique qui se profile derrière cette nouvelle étape du processus de libéralisation économique.

Le 11 septembre 2001 a bouleversé la conjoncture mondiale. On peut penser par exemple au développement obsessionnel de la lutte antiterroriste aux États-Unis surtout, mais aussi au Canada avec l’adoption des lois C-36 et C-42 ; à l'augmentation, aux États-Unis, encore, des budgets militaires aux dépens des politiques sociales ; au nouveau type de guerre qui s’est déroulé en Afghanistan, non pas contre un pays, mais contre des individus cachés dans des cavernes et avec de nombreux « dommages collatéraux », un euphémisme visant à minimiser les souffrances encourues par les populations civiles ; à la faillite, en Amérique du Nord, de nombreuses entreprises, surtout dans les secteurs liés à l'aéronautique, etc. Le 11 septembre a fourni un prétexte inattendu à la mise en œuvre de plans déjà existants visant la suprématie militaire et économique mondiale des États-Unis[2].

C'est au début des années quatre-vingt que les choses ont vraiment commencé à changer profondément dans le monde avec l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, en Angleterre, et de Ronald Reagan, aux États-Unis. La Dame de fer a commencé à dénationaliser, c'est-à-dire à privatiser les grandes entreprises d'État. Reagan s’est attaqué à l’État-providence, a tenté de casser les syndicats (celui des pilotes de l'air, par exemple) et a entrepris d’abolir les frontières économiques pour laisser la bride sur le cou à un Capital en quête de plus vastes «pâturages», tous signes avant-coureurs de l’énorme vague qui déferle encore aujourd'hui sur le monde entier et qu’on nomme le néolibéralisme.

En d'autres mots, c'est avec la victoire de ces représentants du courant néolibéral que nous sommes entrés dans une nouvelle période historique du développement du capitalisme.

Il est ici nécessaire de faire un peu d'histoire pour comprendre quelles sont les principales idées qui ont structuré notre système économique, c'est-à-dire notre mode de production capitaliste. Commençons par le XVIIIe siècle, au moment où le libéralisme économique prend son essor.

Le libéralisme

Premièrement, il y a l'idée de LIBRE MARCHÉ. Adam Smith[3], le père de la théorie capitaliste, a cru voir dans le marché le mécanisme régulateur universel et infaillible capable d'ordonner et de structurer toute l'activité économique et, par le fait même, tout le corps social[4]. Il lui reconnaissait un caractère naturel, à la manière, par exemple, de la loi de la gravité découverte par Newton. En d'autres mots, la mise en concurrence libre, sur le marché, de tous les intérêts personnels «parfaitement égoïstes», comme le dit Smith, était supposée déterminer le meilleur prix possible pour le vendeur et pour l'acheteur, stimuler la production et, par là, accroître la richesse de la nation et ainsi le bien-être général.  C'est sur un tel présupposé que repose le statut donné à la loi de l'offre et de la demande à laquelle on pensait pouvoir confier la conduite de l’économie et même de la société.

Il y aurait ainsi quatre éléments fondamentaux à la base de la science économique moderne:

1-     le désir égoïste de chacun d'améliorer son sort;

2-     la soif du gain, du profit, à n'importe quel prix;

3-     le marché régi par la loi de l'offre et de la demande qui exige la libre concurrence;

4-     le droit sacré à la propriété privée.

Que penser du principe de libre marché?

Le libre marché, comme liberté totale et sans contrôle, est une liberté fictive. Cela ressemble à l'histoire du renard libre dans un poulailler libre. Le loup et l'agneau ne peuvent signer un pacte de libre marché qui signifie, de fait, dans le contexte d’inégalité où ils se trouvent, un laisser-passer pour l’agression. Actuellement, dans le monde économique, c'est la loi du plus fort qui s'impose, pour ne pas dire la loi de la jungle. Le marché laissé à lui-même n'a aucune pitié à l’égard des plus faibles. Ce qui est vrai à l'intérieur d'un pays l'est également entre les pays. Les pays riches imposent aux pays pauvres l'ouverture de leurs marchés. On se mange même entre riches. Nous le constatons aujourd'hui dans nos rapports avec les États-Unis à propos du bois d'oeuvre. Au Canada, la surtaxe imposée par nos voisins a déjà commencé à produire des faillites et nous parlons malgré tout de «libre»-échange. C'est ainsi que le système exclut du marché les petits et les moyens producteurs en concentrant la richesse produite. C’est le cas pour les entreprises multinationales qui, organisées en oligopoles, contrôlent des secteurs entiers de l'économie[5] et imposent leurs prix. Et on ose nous parler de «LIBRE» MARCHÉ!

Le libre-échange

Deuxièmement, en plus de l'idée de marché, toujours au XVIIIe siècle, David Ricardo, un disciple de Smith,  fit la promotion de l'idée de libre-échange. Cela devait conduire à l'abolition pure et simple, en Angleterre, des mesures de protection sur les céréales. Une loi, appelée «The Corn Law» concernant la suppression des droits de douane, a été votée en 1846 et a permis d'instaurer un libre-échange entre l'Angleterre et le Dominion du Canada. Cette mesure a eu un impact négatif sur les paysans anglais, mais positif pour le Canada qui commerçait aussi bien avec l’Angleterre qu'avec les États-Unis.

Cependant, en 1866, les États-Unis décidèrent de fermer leur frontière avec les colonies de l’Amérique du Nord britannique.  On a appelé cela le protectionnisme. C’est que ce pays, après la guerre de sécession, avait décidé de développer l’économie de sa partie septentrionale (dans la Nouvelle-Angleterre surtout) qui s’industrialisait à un rythme fou grâce, entre autres, au «cheap labour» des Noirs venus du sud dans la première moitié du XIXième siècle et des canadiens français dans la deuxième moitié du même siècle. En raison de la fermeture des échanges Nord-Sud, les «Pères» de la future Confédération canadienne décidèrent la construction urgente d’un chemin de fer Est-Ouest afin d’ouvrir un marché national. C’était en 1867. Le Canada venait de naître…

L'État-providence

Troisièmement, pour revenir à notre histoire, il faut ajouter ceci: vers la fin des années vingt, la demande s'affaisse en raison d’une économie centrée exclusivement sur l’offre et sur les coûts de production les plus bas. S’ensuit le crash de la bourse en 1929, puis la généralisation de la crise dans les années trente. En d’autres mots, le pouvoir de consommation est devenu presque nul d’où les nombreuses faillites, un taux dramatiquement élévé de chômage et une instabilité sociale inquiétante pour les dirigeants. Le MARCHÉ avait trahi ses promesses et contredit ses idéologues.

Le secours viendra d’un ralliement à l’idée de Henry Ford qui préconisait un relèvement des salaires afin que tous ses travailleurs d’usine puissent s’acheter les automobiles qu’ils produisaient. Un théoricien économiste anglais du nom de John Maynard Keynes, qui ne croyait pas que «la main invisible» seule puisse régir correctement le marché, propose l’idée de l’intervention de l’État dans l'économie, une idée complétée par un autre Anglais, Beveridge, qui  propose ce que nous connaîtrons sous le nom d'État-providence, c’est-à-dire des politiques sociales[6] qui répondront à la fois aux revendications populaires et qui joueront un rôle économique favorable aux entrepreneurs en relevant la demande et en leur fournissant une main-d’œuvre plus instruite, en meilleure santé, etc. Pour sauver le capitalisme face à la crise économique, au fascisme et au communisme, Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis, proposera à la population américaine un tel «New Deal»[7], en échange d’une acceptation du système. La formule sera adoptée dans nombre d’autres pays dont le Canada. Il  ressort donc de tout ceci que le marché ne pouvait et ne devait pas être laissé à lui-même, et que le pouvoir politique devait intervenir par des politiques économiques et sociales pour corriger la dérive du système en soutenant la demande, condition indispensable au relèvement des conditions de vie, à l’écoulement de la production et donc au retour des profits.

Le néolibéralisme

Enfin, à la suite de la crise du début des années soixante-dix, sont apparus les gourous de ce qu'on appelle aujourd'hui le néolibéralisme: Friedrich von Hayek et son collaborateur de l'école de Chicago, Milton Friedman. Ces deux théoriciens reviennent au concept de libre marché, mais à la différence de l’époque où l’État devait «laisser faire», celui-ci est maintenant contraint de se mettre totalement au service du capital, surtout financier. C’est le général Pinochet du Chili qui sera le premier chef d’État à appliquer ces théories dites des « Chicago Boys ». D'où les mots d'ordre de libéralisation, de privatisation, de déréglementation, de compressions budgétaires et qu'on appelle, dans le tiers-monde, les programmes d'ajustements structurels exigés par le FMI comme conditions des nouveaux prêts à ces pays pris au piège de l’endettement. Au Québec, la politique de «déficit zéro» avec les coupures que nous connaissons, entre autres, dans les secteurs de la santé et de l’éducation, a été l’une des expressions du néolibéralisme.

Nous sommes entrés dans une nouvelle période historique qui se caractérise par le passage du capitalisme industriel, qui s'est développé à l'intérieur des États-nations, au capitalisme financier mondialisé qui échappe de plus en plus au contrôle des gouvernements élus et donc de la démocratie. C'est, en même temps, le passage  des échanges «inter-nationaux» qui existaient depuis longtemps à la mondialisation des marchés à la manière néolibérale. Celle-ci signifie, d’une part, que les frontières économiques sont abolies (bien que les plus forts ne manquent pas de faire preuve de deux poids deux mesures, selon les compétiteurs auxquels ils ont affaire) et, d’autre part, que tout devient ou devra devenir marchandise comme l’eau et les rivières ainsi que les services comme la santé et l’éducation. Tout sera sujet à soumission aux intérêts des entreprises transnationales. La mondialisation néolibérale est l’étape à laquelle nous en sommes arrivés aujourd’hui dans le déploiement du système capitaliste.

Cette étape qui s’accélère, étape que nous vivons depuis le début des années quatre-vingt, est appelée dans le monde anglophone  « globalization » parce que le marché et ces méga-entreprises que l’on appelle «transnationales» se situent maintenant au-dessus des États-nations, opérant au niveau «global» et ayant la liberté de faire du chantage vis-à-vis de chacun d’eux. 

Voici quelle vision le président de la transnationale ABB, Percy Barnevik, proposait de la mondialisation néolibérale: « Je définirais la globalisation comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en s'approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de convention sociale.»[8]

Les entreprises exigent toujours plus de liberté de la part des États et ces derniers sont de moins en moins exigeants envers elles. Cette profonde modification de la relation entre les États et les  entreprises transforme complètement le système, gouverné de plus en plus par les joueurs-clés de l'économie. Non seulement ces grandes compagnies réclament-elles de pouvoir produire, acheter et vendre sans se préoccuper des frontières, mais elles demandent aussi une réduction de leurs obligations sociales et environnementales.

Comme nous le constatons, il s'agit d'une politique de dépolitisation de nos États. Pierre Bourdieu, sociologue et philosophe français, décédé récemment, écrivait les réflexions suivantes: « Il s'agit […] d'une politique qui vise à conférer une emprise fatale aux forces économiques en les libérant de tout contrôle et de toute contrainte en même temps qu'à obtenir la soumission des gouvernements et des citoyens aux forces économiques et sociales ainsi libérées […] Tout ce que l'on décrit sous le nom à la fois descriptif et normatif de "mondialisation" est l'effet non d'une fatalité économique mais d'une politique, consciente et délibérée, celle qui a conduit les gouvernements libéraux ou même sociodémocrates d'un ensemble de pays économiquement avancés à se déposséder du pouvoir de contrôler les forces économiques. » Il parle aussi de ces « grands organismes internationaux, comme l'OMC [...] qui sont en mesure d'imposer, par les voies les plus diverses, juridiques notamment, leurs volontés aux États »[9].

Les traités de libre-échange

Alors, comment s’est opéré chez nous la mondialisation néolibérale? Le cadre juridique nécessaire au nouveau cours de l’économie s’est mis en place grâce à des traités successifs de libre-échange dont le dernier en date se pointe sous le nom de Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA).

ALE

En 1989, Le Canada a signé un traité de libre-échange (ALÉ) avec les États-Unis, traité soutenu et défendu par Brian Mulroney et Ronald Reagan. Quelques années auparavant, Mulroney avait dit de ce projet que c'était comme si on obligeait une souris à coucher avec un éléphant! Mais la pression des 150 plus grosses compagnies canadiennes, associées dans The Business Council on National Issues, a fait plier le Canada. Que pouvons-nous en penser maintenant ? S’il est incontestable qu’en termes de PIB,  le pays se soit enrichi, par contre, la population, elle,  s'est appauvrie, dégradation reflétée dans le fait, par exemple, qu’au Canada,  un enfant sur cinq vive maintenant dans la pauvreté. C'est peut-être Clayton Yeutter, le représentant commercial des États-Unis au Canada au moment du débat sur le libre-échange qui a le mieux prédit ce qui allait arriver au Canada. Le Canadian Action Party, rapporte qu'après la signature du traité de libre-échange, M. Yeutter aurait dit, dans une conversation informelle : « Les Canadiens ne comprennent pas ce qu'ils ont signé. Dans vingt ans, l’économie canadienne aura été absorbée par l'économie américaine»[10].

ALÉNA

Puis, en 1994, le Canada a signé l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) avec les États-Unis et le Mexique. Or, depuis avant même sa ratification beaucoup de gens s'insurgent contre certaines dispositions contenues dans ces traités et le Forum social mondial de Porto Alegre est devenu un catalyseur de cette opposition, depuis les groupes populaires et syndicaux jusqu'aux Évêques en passant par les déclarations de Jacques Parizeau et de Louise Beaudoin. On s’en prend notamment à l'article 11 de l'ALÉNA qui permet aux transnationales d'imposer la recherche de leurs profits aux dépens des lois gouvernementales et du bien commun. L'exemple d'Ethyl Corporation est éloquent: poursuivi pour un montant de $250 millions en dédommagement pour perte de profit à cause d’une loi qui protégeait la santé du peuple canadien contre les effets du MMT, un dangereux additif dans l'essence, le gouvernement fédéral a retiré la loi et payé $13 millions à la transnationale américaine qui continue de nous empoisonner[11]. En 2000, Pierre Pettigrew, notre ministre du commerce international affirmait faiblement que l’article 11 était mauvais pour le Canada, affirme depuis 2001 que celui-ci est bon pour l’économie du pays et que de toute manière le Canada ne peut pas changer cette clause à cause de nos partenaires. En d'autres mots, les États-Unis ne veulent pas.

ZLÉA

Ce n'est pas tout, le Canada se prépare maintenant à signer un accord créant la Zone de libre-échange des Amériques en 2005, c'est-à-dire l'extension de l'ALÉNA et de son chapitre 11 à l'ensemble des pays des Amériques, sauf Cuba.

Voilà comment nous sommes passés de l’internationalisation à la mondialisation néolibérale du capital industriel et financier. Si, d'une part, le capitalisme industriel a produit, depuis deux siècles,  des prolétaires salariés et exploités, mais inclus dans le système car nécessaires à son fonctionnement, la mondialisation, quant à elle, fabrique de plus en plus d'exclus, inutiles au fonctionnement du système dans les Amériques comme dans le monde. Comment garder tous ces exclus et ces pauvres dans l'obéissance et la soumission pour empêcher une explosion insurrectionnelle? Nous voyons, ici, la nécessité, pour les «grands de ce monde», de développer des façons d'endiguer les révoltes par des moyens de répression massive, subtils ou non. Ainsi voyons-nous se développer la militarisation sous prétexte de guerre au terrorisme et des États policiers pour préserver le système.

Si Adam Smith, en se référant au marché, a parlé de la «main invisible», il est maintenant de plus en plus évident qu’elle va de pair avec une main très visible. Le grand analyste et chroniqueur du New York Times, Thomas Friedman, affirme, pour sa part : «La main invisible du marché ne peut fonctionner sans un poing caché - McDonald’s ne peut prospérer sans McDonald Douglas, qui construit les F-15. Et le poing caché qui rend le monde sûr pour les technologies de Silicone Valley s’appelle l’armée, la force aérienne, la force navale et les marines des Etats-Unis.»[12] Ainsi, contrairement à ce que l'on nous dit, à savoir que le libre-échange et la mondialisation vont de pair avec la démocratie et la liberté, les faits démontrent que la logique de libéralisation économique ou du libre marché exigera de plus en plus le développement de lois répressives et d'une militarisation de plus en plus extensive[13].

Malgré tout, la résistance continue à s’organiser à l'échelle continentale et elle se réalise par le développement d’une mondialisation des solidarités.

En tant que citoyens et citoyennes, nous nous opposons à cette logique qui crée d'innombrables victimes innocentes. Nous sommes solidaires avec nos sœurs et frères exclus d'Amérique latine et de partout dans le monde. Et nous répétons avec les 100,000 personnes présentes au Forum social mondial de Porto Alegre : « Oui, un autre monde est possible! » 


[1] Le Groupe de théologie contextuelle québécoise (GTCQ) est composé de Lise Baroni, Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Richard Chrétien, Guy Côté, Mario DeGiglio-Bellemare, Claire Doran, Roger Éthier, Lise Lebrun, Raymond Levac, Jean Ménard, Basile NGono, Patrice Perreault, Eliana Sotomayor et Nelson Tardif.

[2] Jooneed Khan, «La nouvelle doctrine mondiale de Bush est en gestation depuis plus de 10 ans», La Presse, 24 septembre 2002.

[3] Philosophe moraliste écossais du XVIIIe siècle.

[4] Il s'agit de la théorie de la "main invisible" sensée régir le marché.

[5] Par exemple, quatre transnationales – Philip Morris, Nestlé, Proctor & Gamble et Sara Lee – contrôlent à elles seules  70% du marché du café. La situation est tout à fait similaire dans les secteurs des fruits et du pétrole.

[6] Allocations familiales, allocations aux mères nécessiteuses, pensions de vieillesse… et plus tard, assurance-chômage, assurance-santé, bien-être social, etc.

[7] Le New Deal a été central dans la politique des États-Unis de 1932 à 1955.

[8] Définition lancée au moment où les pays de l’OCDE amorçaient, à Paris, des négociations secrètes sur l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI). Cité par François Normand, «Et le bien commun?», Le Devoir, 30 novembre 1999.

[9] Extrait de « Contre la politique de dépolitisation » dans Pierre Bourdieu, Contre feu II, Éditions Raisons d'agir, Paris, 2001.

[10] Canadian Action Party/Parti Action Canadienne, Les Canadiens ont été dupés, les propos de Clayton Yeutter ont été trouvé sur le site Internet du Canadian Action Party: http://www.canadianactionparty.ca/PartyInfo/Nafta.asp?Language=French

[11] Rémi Bachand, «Les poursuites intentées en vertu du chapitre 11 de l’ALÉNA», dans Continentalisation, Cahier de recherche 2000-13, août 2000.

[12] The Lexus and the Olive Tree, New York, Farrar, Strauss and Giroux, 1999, p. 372-373.

[13] Par exemple, le Plan Puebla-Panama ne pourra se concrétiser sans une militarisation de plus en plus grande de l'Amérique Centrale et du sud du Mexique. Celle-ci va permettre de contenir la rage des paysans et des autochtones qui devront être expulsés de leurs terres pour y construire les infrastructures nécessaires - autoroutes, chemins de fer, etc. - à l'exploitation - pour ne pas dire le pillage - des richesses naturelles de la région. Par ailleurs, une guerre en Irak va permettre, au nom de la démocratie et de la liberté, de renverser la dictature de Saddam Hussein, d'installer un gouvernement fantoche pro-occidental et d'y instaurer le libre marché. Nous le voyons, la militarisation et la guerre deviennent des instruments au service de l'imposition du libéralisme économique partout dans le monde.

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 La ZLÉA : un détournement de démocratie

Groupe de théologie contextuelle québécoise

Du 20 au 22 avril se tiendra à Québec le Sommet des Amériques. Cette réunion rassemblant 34 chefs d’État des trois Amériques (à l’exclusion de Cuba) a pour but de préparer, d'ici 2005, l'établissement de la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA). Il faut y voir le prolongement panaméricain d’accords déjà existants, d’abord entre les Etats-Unis et le Canada (ALE) depuis 1989, puis entre ces deux pays et le Mexique (ALENA) depuis 1994. C'est à la lumière de ces traités antérieurs que la portée de la ZLÉA peut être analysée, comme une consolidation des orientations déjà prises.

Objectifs de la ZLÉA

Le but de ces accords, c'est d’abattre toutes les contraintes, législatives ou autres, à la maximisation des profits par les entreprises implantées dans les Amériques. Ce vaste continent pourrait dès lors devenir une seule zone intégrée de production et d’échange, économiquement sans frontières et donc sans protections nationales et sans préférences envers les entreprises locales. Les Etats-Unis, qui détiennent déjà plus de 69% du PNB des Amériques, visent notamment à ce que des secteurs jusqu’ici publics, tels les services de santé et de l’éducation, ou encore des biens communs comme la culture, l’eau, l’environnement et le génôme végétal (et bientôt le génôme humain?) puissent être privatisés et soumis aux mêmes règles de libre investissement et commerce.

L’horizon visé ici a été bien résumé, et de façon provocante, par M. Percy Barnevick, président du groupe industriel ABB, qui définissait la mondialisation néolibérale comme «la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales». La réalisation de ce souhait pourrait signifier à terme l'accaparement par le secteur privé de tout ce qui relève du bien commun et qui est actuellement sous la responsabilité de l'État.

Un détournement de démocratie

Il ne paraît pas surprenant qu'un tel projet préfère se soustraire au débat démocratique ! Rien d'étonnant, donc, à ce que depuis 1994, 900 négociateurs commerciaux issus des 34 pays, regroupés en plusieurs comités de travail et payés à même nos impôts, se soient régulièrement rencontrés dans le plus grand secret pour discuter de l’avenir de 800 millions de citoyens et de citoyennes des Amériques, sans que les élus des différents parlements aient pu même avoir accès à quelque information que ce soit.

Rien d'étonnant non plus à ce que le Forum des gens d’affaires des Amériques, qui intervient directement aussi bien au niveau politique (réunions des ministres du commerce) qu’au niveau technique, soit un partenaire actif du processus. Les parlementaires et les citoyens et citoyennes sont exclus alors que les grandes entreprises sont assises sur le «siège du conducteur et écrivent les textes eux-mêmes», confiait sans retenue David Rockefeller, en décembre 1994, au gala offert par le Président Clinton, lors du premier sommet du projet d’intégration des Amériques, à Miami. Un tel baîllonnement de la démocratie est cyniquement symbolisé par le «clôturage» métallique et policier des lieux du Sommet, qui ne pourra être franchi que par les baîlleurs de fonds privés capables de s'y acheter un droit de présence !

Les hauts dirigeants des gouvernements ont résolu de donner force juridique à un transfert massif du bien public aux investisseurs : privatisations multiples, clauses permettant aux entreprises d’être indemnisées pour tous profits, même virtuels ou anticipés, perdus à cause de mesures relatives à l’environnement, à la santé ou aux droits du travail, commissions de non élus ayant mandat d'arbitrer les litiges, etc. Ce faisant, l’État s’autoneutralise comme gardien du bien commun et s'enlève les moyens de protéger sa population.

Dans cette perspective, la fameuse clause liant l'intégration d'un pays donné à l'établissement d'un régime démocratique et au respect des droits humains revêt un caractère plutôt cynique : que signifie la démocratie électorale si elle doit conduire à l'abolition de tout contrôle démocratique sur les forces du marché ? comment la primauté absolue du libéralisme sur les considérations sociales peut-elle s'harmoniser avec un réel respect des droits humains fondamentaux ? Comme l'écrivait Janette Habel, du Centre d'études sur l'Amérique latine et les Caraïbes : «… il s'agit de permettre au renard de pénétrer librement dans le poulailler, parmi des poules également libres. Quelles que soient les inégalités de départ, les droits privés de l'individu priment les droits sociaux ».

Des répercussions humaines et sociales à redouter

Un tel détournement de démocratie ne pourra se faire sans causer des torts énormes aux populations des Amériques. Qu'arrivera-t-il, par exemple, lorsque les États auront pratiquement perdu la capacité de réglementer les émissions de gaz toxiques et d'autres formes de pollution ? ou lorsque la ressource de l'eau sera privatisée et abandonnée aux intérêts marchands ?

Déjà, en raison de l'ALENA, le gouvernement du Canada a fait l'objet de poursuites judiciaires pour avoir voulu interdire l'utilisation dans la gazoline d'un produit à base de manganèse, le MMT, qui s'attaque au cerveau humain et accélère le vieillissement. La compagnie Ethyl a eu le dessus dans ce litige avec le Canada, qui a n 'a pu régler à l’amiable qu'en versant 13 millions $ et en retirant sa loi. Toujours dans le cadre actuel de l'ALENA, des multinationales font du «dumping» à grande échelle, notamment de maïs au Mexique, provoquant ainsi la paupérisation des populations incapables de vendre à prix concurrentiel les produits de la terre dont elles dépendent pour vivre. Une libéralisation accrue ne pourrait qu'accélérer de tels processus.

Laissée à elle-même, dégagée de toute contrainte législative, la logique marchande n'a d'autre loi que celle de la compétitivité et de la maximisation des profits. Elle met ainsi les populations en état de guerre économique inégale et permanente. La rhétorique des «clauses sociales» ou de la «redistribution de la richesse» demeure inopérante devant cette loi d'airain, qui fait des avantages concurrentiels les seuls critères réels des choix économiques et sociaux. Cela conduit à ignorer les répercussions destructives que cette logique peut avoir sur le plan humain, social ou environnemental.

À la recherche d'une alternative

Les opposants à la ZLÉA ne rejettent pas toute forme d'intégration économique ou de mondialisation. Ils demandent que les traités continentaux prennent sérieusement en compte le développement humain des populations, dans le respect de la démocratie, de la justice et de la solidarité. L'organisation parallèle du Sommet des peuples des Amériques, qui tiendra sa deuxième rencontre à Québec du 17 au 21 avril prochain, travaille à élaborer des propositions précises en ce sens.

Les citoyens et citoyennes de tous les horizons sont conviés à cette réflexion critique et à cette recherche d'alternative. Les traditions spirituelles de l'humanité peuvent également y contribuer au nom d'une longue expérience des conditions et des difficultés de l'humanisation de la vie. C'est ainsi qu'il est possible de retrouver dans la mémoire judéo-chrétienne certains repères utiles.

L'expérience du peuple hébreu lui a appris que les pouvoirs arbitraires et les idoles finissent toujours par exiger une violence sacrificielle, sous une forme ou une autre. C'est le propre des faux absolus - comme l'idole actuelle d'une libéralisation économique sans contrepoids - de réclamer l'asservissement de la liberté humaine au profit de leur «règne».

C’est d’abord dans un événement politique que les Hébreux ont fait l’expérience d’un Dieu différent. Yahweh «entend les cris de son peuple» asservi en Égypte et intervient pour le libérer. Lui octroyant ensuite une terre, il l'entraîne dans une longue recherche de la justice comme exigence et signe même de fidélité envers lui. Jésus prolongera et radicalisera cette vision d'un Dieu qui appelle à la liberté vis-à-vis toute idole et à une transformation des rapports sociaux en faveur des pauvres. Les autorités de son temps ne le lui pardonneront pas.

C'est sur ce parti-pris singulier de Dieu envers la justice et la liberté que s'appuiera, dans la tradition judéo-chrétienne, la reconnaissance de sa souveraineté : il n'est adoré en vérité, c'est-à-dire reconnu comme absolu, que dans la mesure où la liberté et la dignité humaines sont pleinement honorées. Plus précisément, ce Dieu demande comme signe d'engagement envers lui que les humains assument la responsabilité de l'avenir du monde, un avenir qui passe par la reconnaissance de la commune humanité et particulièrement de la solidarité envers les plus vulnérables comme fondement du lien social entre les peuples.

On oublie trop que cette tradition, combinée à l’expérience grecque, est à l’origine de la démocratie moderne occidentale. C’est ce fruit précieux qui est en train de nous être dérobé par ceux-là mêmes que nous avons élus pour veiller sur lui et le développer. L’accord de la ZLÉA légaliserait ce détournement de démocratie et mettrait en péril le bien commun, en consacrant la mainmise des riches et des puissants sur la société civile. Cela nous oblige à le dénoncer.

Le Groupe de théologie contextuelle québécoise : Michel Beaudin, Claude Boileau, Richard Chrétien, Guy Côté, Claire Doran, Roger Éthier, Lise Lebrun, Jean Ménard, Patrice Perreault, Nelson Tardif.

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