Textes de réflexion

Sommaire de la page

Nelson Tardif, L'analyse sociopolitique. Une pratique collective essentielle

Sally Robb, La prévention de la pauvreté

Nelson Tardif, Soumission à dieu!

Nelson Tardif, Au nom de...

Nelson Tardif, À propos de l'éducation populaire autonome

André Myre, Morts d'enfants

Nelson Tardif, La mondialisation néolibérale à l'assaut du vivre ensemble

Guy Fortier,  Portrait rapide du Québec comme coin de planète

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L’analyse sociopolitique

Une pratique collective essentielle

Nelson Tardif

Une affaire de conviction

Cette réflexion a pour but de rendre compte de l’importance de l’analyse sociopolitique dans l’engagement pour la transformation du monde dans une perspective de justice et d’équité au plan social et économique. À cet égard, nous voulons partager quelques observations et réflexions qui sont le fruit de notre pratique de formation et de ressourcement auprès de personnes et de groupes engagés dans un tel processus. À titre d’exemple, notre point d’ancrage pour effectuer cette réflexion s’inscrit plus spécifiquement dans l’une des sessions de formation du Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)[1] : Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé.

Un processus d’éducation populaire autonome

L’éducation populaire autonome (ÉPA) est un processus qui se fait et se vit avec les personnes qui vivent des atteintes à leur dignité et à leurs droits et qui vise l’action collective. Il ne s’agit pas simplement d’une approche pédagogique, mais avant tout d’une option en faveur de celles et ceux qui subissent l’oppression, l’exploitation, l’aliénation et l’exclusion.

Il s’agit, entre autres choses, de faciliter, avec les personnes et les collectivités, la reprise de pouvoir sur leur vie et la mise en place des conditions favorisant leur épanouissement. Cette perspective favorise aussi l’exercice plein et entier de leurs droits et de leurs responsabilités sociales.  Cette réappropriation est aussi celle de leur citoyenneté qui ne se résume surtout pas à n’être que des producteurs(trices) – consommateurs(trices). L’exercice de la citoyenneté privilégie la prise de parole et un engagement plus actif dans la collectivité. Par conséquent, elle soutient une plus grande démocratisation de la société comprise dans un sens plus large que le seul exercice du droit de vote.

C’est, notamment, dans l’action collective que les apprentissages sont rendus possibles.  La pratique de l’ÉPA se fait dans un aller-retour constant entre l’analyse et l’action. Comprendre, c’est se donner les moyens d’agir et l’action exige des retours réguliers à l’analyse. Toutefois, dans une telle perspective, faire de l’analyse sociopolitique avec les gens suppose que nous sommes convaincus qu’ils ont déjà une certaine compréhension de leur réalité. Ils ont la capacité, avec d’autres, de développer une compréhension critique des phénomènes sociopolitiques et économiques dont ils sont victimes.  Si nous faisons véritablement avec les gens, alors ils sont en mesure de s’approprier les clés de l’analyse sociopolitique et de trouver des solutions créatives aux problématiques auxquelles elles et ils sont confrontés, et ce, dans une optique de solidarité collective. Affirmer le contraire n’est qu’une forme de plus d’aliénation. Une telle approche demande plus d’énergie et de temps, mais ensemble on va plus loin.

 
Qu’est-ce que ça donne ?

Partons maintenant de notre point d’ancrage : la formation Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé. Dans ce cas, l’analyse, couplée à une approche d’ÉPA, permet deux choses :

1) de construire ensemble notre savoir par l’utilisation de moyens de prises de parole et de grilles d’analyses.

2) de démasquer le discours idéologique qui cherche à légitimer la privatisation des services publics et d’en repérer les actrices et acteurs principaux.

Par ailleurs, une fois le discours démasqué, il est possible de retracer les grandes lignes de la genèse historique du capitalisme. Cela permet de mieux saisir ensemble ce qu’est le néolibéralisme et les énoncés théoriques qui en constituent les fondements.  L’analyse sociopolitique facilite l’appropriation des éléments essentiels de la logique économique actuellement à l’oeuvre dans le monde et au Québec autour de ses trois axes principaux : la libéralisation, la déréglementation et la privatisation.

Le travail de conscientisation qu’on fait en commun concernant les rouages et les fondements du capitalisme, plus particulièrement du néolibéralisme, fait naître l’indignation. Celle-ci est l’un des moteurs de l’engagement social. Ce travail facilite la compréhension des stratégies de privatisation qui mettent en péril le Bien commun. Le processus d’analyse sociopolitique correspond, notamment, à une entreprise de déconstruction de l’idéologie dominante. Il permet de s’attaquer aux préjugés et aux idées toutes faites provenant du discours idéologique et matraqué à coup de millions de dollars dans la tête des citoyennes et des citoyens. Il s’agit aussi d’une entreprise de décolonisation de la pensée pour que nous puissions apprendre à réfléchir par nous-mêmes et ainsi être plus attentif à la provenance des discours et des idées véhiculées.

Le temps passé à comprendre fait en sorte que les personnes s’approprient des grilles d’analyse qui ont pour effet de permettre de lire la réalité et les médias avec plus d’acuité et de profondeur. La nouvelle compréhension des enjeux permet à son tour de donner plus de prises pour intervenir dans le processus de transformation sociale tout en combattant les préjugés. Il devient alors possible d’agir ensemble, de lutter contre le défaitisme ambiant qui paralyse ou la tentation de démissionner face aux forces néolibérales.

 
Quelques témoignages à l’appui

Voici ce que quelques personnes nous ont partagé à la suite d’une journée de formation pour comprendre la logique de privatisation :

« L’historique du début [de la formation] est long, mais on comprend davantage en

   cours de route. »

« Attention au dérapage néo-libéral, la solidarité des gens est importante pour éviter 

   de sombrer dans le dieu marché [élément expliqué au début de la formation]. »

« L’image de la « sainte-trinité » du dieu marché [vue dans la session] est très

   évocatrice pour moi. »

« Les riches deviennent toujours plus riches et la classe moyenne s’appauvrit aussi

   (je n’avais pas réalisé !) »

« Il est important de contribuer à notre mesure à changer les règles du jeu »

« On devrait se ressourcer une fois par mois pour faire plus d’action. »

« Il faut se battre pour avoir des services communs pour aller à l’encontre du courant

   néolibéral. »

« Démystifier la situation m’a aidé. La solidarité est essentielle. »

Chaque pas fait sur le chemin de la conscientisation est essentiel, puisque la transformation du monde, dans le respect de la vie, commence par là.

 
Un processus qui conduit à l’action

Faire de l’analyse sociopolitique facilite l’identification des enjeux globaux et des acteurs qui y sont associés, mais également des enjeux et acteurs locaux.  Dans cette foulée, les gens s’habilitent ensemble à faire des liens entre différentes problématiques et luttes qui, de prime abord, semblent ne pas en avoir.  Autrement dit, l’analyse sociopolitique favorise une compréhension globale qui aide à saisir qu’il y a certaines logiques de fond qui traversent l’ensemble des secteurs d’activité humaine et qu’elles ont des impacts concrets dans la vie quotidienne. Simplement, une nouvelle compréhension des liens entre des enjeux souvent très variés, mais aussi les luttes qui leurs sont associées, se dessine progressivement. Bref, en permettant de saisir les enjeux globaux l’analyse donne des poignées concrètes pour agir localement. Elle permet également de réaliser qu’en agissant localement nous contribuons aussi à la transformation globale de la société. Tout se tient et tout est interrelié.

Pareil constat permet aux personnes de se poser des questions cruciales pour élaborer un agir mieux ciblé : chez-moi, dans ma région et ma localité, comment tel ou tel enjeu se profile-t-il ? Qui en sont les acteurs et actrices ? Avec qui puis-je m’allier ? En d’autres termes, l’analyse sociopolitique est un incontournable qui permet de mieux s’outiller pour démasquer ce qui engendre oppression, exploitation, exclusion et aliénation.  Elle favorise des actions collectives mieux ciblées et donc une plus grande cohérence. Par ailleurs, cela permet de ne pas opposer luttes locales et solidarité internationale. Dans un cas comme dans l’autre il s’agit d’un même combat de résistance et de transformation du monde pour plus de justice contre les forces qui écrasent la vie et ce qui est nécessaire à son maintien.

Brève conclusion

Il est important de redire que les quelques réflexions contenues dans ce court texte nous sont directement inspirées de notre pratique de formation et des personnes qui y participent. Nous sommes à même de constater les effets positifs et stimulants de l’analyse sociopolitique, lorsqu’effectuée dans le cadre spécifique, mais très flexible, de l’ÉPA. Cependant, nous constatons aussi que, malheureusement, des groupes et des personnes intervenantes au prise avec des urgences délaissent cette pratique avec les personnes qu’ils rejoignent. Il s’agit d’un piège qui réduit la force d’impact et le rôle essentiel du mouvement d’action communautaire autonome. Par ailleurs, négliger l’analyse sociopolitique contribue à laisser plus de place aux logiques et aux mécanismes d’oppression, d’exploitation, d’exclusion et d’aliénation sur la société.

À la lumière de notre expérience faire l’économie de l’analyse sociopolitique équivaut, d’une part, à s’amputer d’une profondeur dans la compréhension et la lecture que nous faisons de la réalité et, d’autre part, à ne pas saisir les liens de fond qui existent entre des problématiques aussi diverses, par exemple, que la privatisation des services publics, le réchauffement climatique, l’exploitation économique, l’accès à l’eau potable et l’occupation militaire de l’Irak. C’est également perpétuer l’exclusion des actrices et acteurs essentiels au processus de transformation sociale, c’est-à-dire les principales victimes des stratégies néolibérales et des systèmes sociopolitiques et socio-économiques en place.

Dans cette perspective, l’analyse sociopolitique favorise, entre autres, une participation citoyenne active et mieux articulée autour des grands enjeux collectifs. Une collectivité où les citoyennes et les citoyens assument une prise de parole libre et un agir efficace résulte en une société plus égalitaire, démocratique et vivante. C’est dire toute l’importance que revêt une telle analyse dans la perspective des luttes sociales pour un monde plus juste, équitable et respectueux de la vie au sens large.

 
Avec la collaboration des autres membres de l’équipe de travail du CPRF :

Anne-Marie de la Sablonnière, Guy Fortier,  Louise Lafortune et Michel Brabant




[1] Le CPRF est un organisme pan québécois d’éducation populaire autonome voué à la transformation permanente de la société dans le sens de la justice sociale et du respect de la dignité humaine.

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                         La prévention de la pauvreté

                                                                                             Sally Robb, 19 novembre 2007

La pauvreté est dommageable pour tous [et toutes] et non seulement pour ceux [et celles] qui vivent quotidiennement sur son chemin insidieux vers la destruction. Non! La pauvreté est dommageable pour tout le monde, même pour ceux [et celles] parmi nous qui sont financièrement très riches et qui croient être à l’abri des dommages que la pauvreté peut causer.

Ceux parmi nous qui vivent cette réelle tragédie endurent beaucoup plus que le manque de nourriture, d’eau, d’abri, etc. Nous souffrons des préjugés qui accompagnent la pauvreté. Le préjugé n’est l’ami de personne et il nuit à nous tous [et toutes].

Quand nous ne sommes plus en mesure de voir à nos besoins essentiels, qu’ils soient physiques, matériels et émotionnels (et je veux bien dire tous les trois), faute de posséder les ressources financières ou autres nécessaires, nous ne sommes pas en mesure d’apporter une réelle contribution à la société dans laquelle nous vivons, que cette contribution soit économique ou sociale. En réalité, dépendamment de notre niveau de pauvreté, nous finissons par devenir un fardeau pour la société. Quand nous sommes incapables de nous nourrir convenablement, nous manquons d’éléments nutritifs nécessaires pour la santé physique. Le stress associé à cette réalité peut affecter notre équilibre mental et émotionnel jusqu’à rendre malade physiquement et mentalement. Quand nous avons des enfants et que nous sommes seules à la maison (comme le sont la plupart des femmes monoparentales) il est évident que le niveau de stress est beaucoup plus élevé.  À cause de tout ceci, créer des liens émotionnels avec d’autres personnes devient beaucoup plus difficile pour nous et, par conséquent, réduit notre capacité, en tant que personne, d’apprendre et de grandir, ce qui limite également notre pouvoir de contribuer économiquement et socialement à notre société. Quand nous ajoutons à tout cela les préjugés que la plupart d’entre nous endurent quotidiennement par le fait que nous vivons dans la pauvreté, alors il y a de bonnes chances que nous nous isolions des autres encore davantage. C’est un jeu tragique qui nuit à tous [et à toutes]. 

Les solutions sont bien simples : en premier lieu, construire plus de logements sociaux peu coûteux (et je dis bien peu coûteux et non abordables) et les rendre accessibles à plus de monde. Deuxièmement, donner à chacun un revenu raisonnable avec lequel les gens pourront satisfaire l’essentiel de leurs besoins physiques, matériels et émotionnels. Troisièmement, avoir des programmes sociaux qui répondent aux vrais besoins, facilement accessibles quand on en a besoin. Arrêtons toute discrimination ; personne n’a choisi d’être pauvre.

          L’auteure est artiste engagée. Par la danse, elle milite contre l’exclusion sociale et économique. Impliquée dans des groupes de défense des personnes  
          aux  prises avec des difficultés de santé mentale, les causes de l’accès au logement et de la lutte à la pauvreté lui ont toujours tenu à cœur. Nous avons 
          connu Sally au Collectif pour un Québec sans pauvreté et dans des prestations lors de manifestations publiques.

        Merci à Guy Naud pour la traduction de l’anglais vers le français du texte de Sally.

 
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Soumission à dieu!

Nelson Tardif

Nous entendons régulièrement parler de privatisation, particulièrement depuis le printemps 2003 alors que le parti libéral du Québec, sous la direction de M. Jean Charest, accédait au pouvoir. Privatisation par-ci, privatisation par-là, il semble que l’air du temps est saturé de ce parfum à la mode… Oui, mais à la mode pour qui? Qui profite vraiment des transferts de services traditionnellement offerts par l’État à l’entreprise privée? Qui a intérêt à voir se démanteler ce qui relève du Bien commun et non de l’intérêt particulier? Au nom de quoi s’entête-t-on à emprunter la route des privatisations?

Bien sûr, le gouvernement parle plutôt de partenariat public-privé, mais la logique à l’œuvre est essentiellement celle des privatisations. Dans cette perspective, il n’est pas innocent de savoir que cette dynamique s’inscrit dans le cadre de l’idéologie néolibérale qui peut se comprendre autour des trois axes fondamentaux suivants : la libéralisation; la déréglementation et la privatisation. À cet égard, dans son livre Le bien commun, Ricardo Petrella parle alors de la « Sainte-Trinité du dieu marché. Pourquoi faire appel à un langage de type religieux lorsqu’il est question d’économie? À mon point de vue, il est non seulement possible, mais éclairant de faire une lecture religiologique de la réalité économique actuelle.

Disons d’abord que l’être humain a une disposition évidente à se fabriquer des dieux. C’est-à-dire qu’il va absolutiser un aspect ou l’autre de la réalité et s’y soumettre aveuglément sans distance critique. Ça peut être le pouvoir, l’argent, la sécurité nationale, le corps, l’individualisme, le sexe, mais aussi le marché. Une fois absolutisé, l’aspect de la réalité transformée en chose sacré, c’est-à-dire en un dieu, devient un intouchable qu’on ne peut pas remettre en question ni critiquer sans passer pour gauchiste et ennemis du progrès. C’est ainsi que Petrella va parler du dieu marché. Une fois transformé en absolu on a attribué au nouveau dieu marché des fantasmes d’autorégulation comme s’il se suffisait à lui-même et que personne ne contribue à son fonctionnement. Ainsi, l’adhésion aux prétendues vertus du marché devient un acte de foi de type religieux et les convertis se transforment en dépositaire de vérités révélées par le dieu marché. Il devient alors particulièrement difficile de pouvoir entrer en dialogue avec les disciples du dieu marché, qui, du fait qu’ils connaissent la vérité, sont convaincus de posséder une lucidité d’esprit qui disqualifie les personnes qui ne pensent pas comme eux. En fait, il s’agit plutôt d’une soumission aveugle au dieu.

Puisque la logique de privatisation découle de l’enseignement idéologique du dieu marché elle passe pour incontournable et inéluctable. D’où la nécessité de déconstruire la logique néolibérale pour en dévoiler les véritables rouages et éveiller l’esprit critique. Seule une intelligence libre, si elle peut véritablement l’être, peut oser remettre en question les enseignements du dieu, ce qui s’impose comme la norme et apparaît, de ce fait, incontestable. D’où aussi l’importance de poser des questions comme celles que j’ai formulées au premier paragraphe de ce texte.

Avant tout, l’entreprise privée vise essentiellement le profit. Dans la perspective néolibérale, nous devons plutôt parler de maximisation des profits. Dans cette foulée, le privé à tout intérêt à voir se transformer en marchandise des secteurs qui jusque-là ne lui étaient pas dévolus. La santé, l’éducation, l’eau constituent une manne potentielle de profits mirobolants pour le secteur privé. Les grandes Corporations salivent d'emblée et pressent les gouvernements d’assurer l’accès à cette manne. Ainsi, au nom de la libre entreprise, de la compétitivité, de la croissance économique, c’est-à-dire au nom du dieu marché, nous voyons nos dirigeants mettre la hache dans l’appareil étatique en sabrant dans les programmes sociaux, dans les mesures de protection environnementales et en dilapidant ce qui relève du Bien commun au profit du secteur privé. Comment le Bien de tous et de toutes peut-il être remis entre les mains de quelques-uns qui se préoccupent avant tout de leur profit? C’est pourquoi il nous faut dénoncer, résister à cette logique qui nous dépossède et nous appauvrit tous et toutes. Il faut dire non à la soumission à dieu pour pouvoir dire un jour : soumission adieu.

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Au nom de…

                                                                               Nelson Tardif

Qu’on en commun les massacres de civils en Irak, les travailleur-euse-s licencié-e-s suite à la rationalisation de l’entreprise qui les embauche, les noirs du sud des États-Unis, les femmes du monde entier, les travailleuses des sweat shop, les enfants soldats, les personnes vivant dans la pauvreté extrême, les prisonniers d’opinion, les peuples opprimés, etc.?

Ces personnes sont toutes victimes d’une idéologie ou d’une autre au nom de laquelle elles sont tuées, mutilées, violées et/ou  subissent oppression, exploitation, exclusion, discrimination, violation de leurs droits et j’en passe. Quelques explications s’imposent.

L’être humain a la propension à se soumettre aveuglément à des idéologies auxquelles il s’enchaîne. Le néolibéralisme, la sécurité nationale, le patriarcat, la supériorité de la race, le communisme, le militarisme, le fascisme, le colonialisme en sont quelques exemples. Ces idéologies sont une prison pour l’esprit et servent à soutenir et à légitimer des constructions et des dynamismes malsains, pervers et destructeur d’humanité. Ces constructions sont le résultat de l’absolutisation ou déification de certains aspects de la réalité, car l’être humain a aussi la propension à se fabriquer des dieux auxquels il se soumet totalement. Ces dieux peuvent être le pouvoir, l’argent, le marché financier, la religion, l’avoir, le corps, le sexe, la gloire, la sécurité, etc.

Malheureusement, lorsqu’il y a déification d’un ou plusieurs aspects de la réalité cela va nécessairement s’accompagner de la relativisation d’autres aspects de la même réalité. Concrètement, cela signifie que lorsqu’on durcit un aspect de la réalité et qu’on en fait une fin en soit on fini par perdre de vue l’importance et la non négociabilité de la dignité des personnes, du droit à la vie, de la nécessité d’une justice sociale équitable pour toutes et tous, de l’égalité femme-homme, de la solidarité collective, de la juste répartition des richesses, de l’importance d’un environnement de vie sain, du dialogue, etc. 

Quelques exemples permettront d’illustrer brièvement mon propos. Au nom du dieu marché et de la compétitivité de leurs entreprises les États-Unis ont refusé de ratifier le Protocole de Kyoto qui représente un minimum dans la lutte contre le réchauffement de la planète. Au nom du collectivisme combien de personne on été expédiée dans les goulag de l’ancienne URSS? Au nom de la sécurité nationale jusqu’où vont reculer les droits individuels? Au nom de la liberté et de la démocratie combien de pays vont encore subir les affres de la guerre et combien cela fera-t-il de victimes innocentes? Au nom de la maximisation des profits et de la compétitivité combien de femmes et d’hommes perdront encore leur emploi et combien d’autres connaîtront des conditions de travail exécrables? Au nom de la supériorité de la race combien d’être humain vivront encore dans l’insécurité et la peur? Au nom de la pseudo supériorité de l’homme combien de femme seront encore être violée et subiront un pouvoir dominateur? Il serait malheureusement possible d’étirer longuement cette nomenclature peu reluisante. D’où l’importance de déconstruire les discours légitimateurs de logiques qui renvoient l’être humain au second plan de leurs préoccupations et en font une chose manipulable à souhait. Lorsque, d’une manière ou d’une autre, des personnes sont bafouées dans leur dignité, alors il faut se poser la question suivante : au nom de quels dieux cela se fait-il?

Dans cette perspective, il est aussi important de ne pas focaliser notre attention uniquement sur les dieux pervers que nous nous fabriquons et les effets destructeurs de leur vénération. Partout dans le monde il y a des gens, des organisations, des regroupements qui luttent de manière pacifique et non-violente pour faire respecter le droit à la vie, la dignité des personnes, l’égalité femme-homme, le droit des enfants, la liberté d’opinion, le droit des peuples à l’autodétermination, la protection de l’environnement, etc. En soit, cela est source d’espérance en un monde meilleur.


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À propos de l’éducation populaire autonome

                                                                               Nelson Tardif

Qu’est-ce que l’éducation populaire autonome? Nous pourrions répondre candidement que c’est le genre de formation que nous offrons au CPRF. Mais force est de constater que nous n’aurions encore rien dit. De quoi s’agit-il donc?

Voici une définition partagés au sein de la table des fédérations et organismes nationaux en éducation populaire autonome ainsi qu’avec le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ) et le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) :

« L’éducation populaire autonome est l’ensemble des démarches d’apprentissage et de réflexion critique par lesquelles des citoyenNEs mènent collectivement des actions qui amènent une prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs conditions de vie ou de travail, et qui visent à court, moyen et à long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de leur milieu. »1

Nous pouvons déterminer que nous faisons de l’ÉPA si nous pouvons répondre par l’affirmative aux quatre critères suivants :

« 1. Avoir une visée de transformation sociale et travailler sur les causes des problèmes sociaux plutôt que sur leurs effets;

   2. Rejoindre des populations qui ne contrôlent pas ou peu leurs conditions de vie et de travail;

   3. Favoriser la prise en charge du groupe et des démarches d’apprentissage par la population;

   4. Adopter des démarches d’apprentissage qui mènent à des actions collectives. »1

Il va sans dire que l’ÉPA repose sur une vision du monde et un système de valeurs qui favorisent la transformation sociale dans le sens de la justice. Les valeurs fondamentales qui constituent les fondations de l’édifice sont : le respect de la dignité des personnes, particulièrement celles qui subissent l’oppression politique, l’exploitation économique et l’exclusion sociale; la solidarité collective; l’égalité, plus spécifiquement l’égalité femme-homme; la liberté; la non-violence.

Par ailleurs, « les conditions essentielles pour mettre en place un processus d’ÉPA sont la démocratie et la prise en charge par les gens de leur démarche et de leur groupe. Les démarches d’apprentissage [et de conscientisation] doivent partir des préoccupations, [du savoir et de l’expérience] des gens et favoriser l’analyse de la société, permettre le passage du «Je » au « Nous » et le développement d’un esprit communautaire [sans pour autant perdre de vue l’individu]. Toute cette démarche s’inscrit dans une volonté de réaliser une transformation sociale du milieu où les gens ont les pieds.1 »

Dans cette perspective, l’ÉPA n’est pas, selon les critères du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports du Québec (MÉLS), une approche de formation « qualifiante ». Autrement dit, ça ne donne pas de diplôme ni des résultats quantifiables en bout de piste. L’ÉPA est un processus de conscientisation qui vise la transformation sociale dont le MÉLS ne tient pas compte. L’ÉPA n’est donc pas reconnue et actuellement il y a un défi à la faire reconnaître comme une approche de formation non seulement pertinente, mais essentielle pour la santé d’une société vraiment démocratique. L’esprit critique et de transformation pour plus de justice est garant de l’humanisation de toute la société. Il y a là un enjeu important et un défi de taille à relever. Nous reviendrons sur la question des enjeux de l’ÉPA dans le prochain numéro du bulletin.

Nelson                                                                                                                      

1  Tiré du document Réflexion sur l’avenir de la Table des fédérations et organismes nationaux en éducation populaire  autonome, mars 2005, p. 2.

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   Morts d’enfants   

André Myre 

Il y a quelques décennies, alors qu’il traversait une passe difficile,  le Pérou a dû faire appel à  huit grands banquiers états-uniens qui acceptèrent de lui « venir en aide » (en 2001, les pays pauvres ont reçu 29 milliards de dollars de subventions, tout en remboursant 138 milliards d’intérêts en remboursement de leurs dettes!).  Tout cela entraînerait nécessairement une baisse des sommes accordées aux services sociaux et à l’éducation, évidemment accompagnée d’une hausse des budgets de la police et de l’armée : après tout, il faut bien maintenir l’ordre! Commentant l’affaire, le président de la banque centrale péruvienne déclara que 500 000 enfants de son pays en mourraient.

L’embargo états-unien, après la Guerre du Golfe, entraîna la mort de 500 000 enfants irakiens.

Il est mort autour de 1 000 enfants russes, récemment, à la suite d’une prise d’otages par un commando tchétchène.  Les Tchétchènes poursuivent leur rêve d’indépendance sous l’œil approbateur et la main charitable des États-Unis, qui veulent poursuivre l’encerclement de la Russie et ainsi entraver son approvisionnement en pétrole (regardez une carte et voyez où se trouvent la Turquie, l’Afghanistan et l’Irak; vous comprendrez pourquoi les États-Unis ont la Syrie et l’Iran dans leur mire ainsi que leur intérêt pour les pays du Caucase : toutes ces contrées font un beau demi-cercle autour de la Russie).  En réaction, pour se protéger, celle-ci est prête à contrer l’indépendance de la Tchétchénie par tous les moyens et se refuse à toute concession. 

On voit clairement quels sont ceux qui commettent des crimes atroces, moins bien les vrais responsables.  Les enfants meurent en Amérique Latine, au Proche-Orient et en Asie Centrale parce que l’Empire états-unien ne se soucie que de ses intérêts.  « De vrais animaux », a-t-on dit des Tchétchènes qui tiraient sur les enfants.  Quels noms  conviendrait-il de donner à ceux qui se servent d’eux pour arriver à leurs fins?

Montréal, le 27 septembre 2004

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La mondialisation néolibérale à l’assaut du vivre ensemble

Nelson Tardif 

Dès le point de départ de cet article, je considère comme incontournable de camper brièvement les partis pris auxquels j’adhère et qui nécessairement orientent ma réflexion. Ces partis pris fondamentaux se déclinent comme suit : le respect de la dignité intrinsèque de toute personne; une société fondée sur les principes de justice sociale; la reconnaissance et la nécessité de la solidarité collective dans le travail de transformation sociale pour un monde plus juste et un vivre ensemble convivial et équitable pour tous et toutes.

Au cœur de la pensée magique

Pour comprendre ce qu’est la mondialisation économique, il faut la situer dans son cadre théorique, le néolibéralisme, la mondialisation néolibérale étant une extension à l’ensemble de la planète des règles, des principes et des façons de faire sous-jacents à cette approche économique. Par ailleurs, il est important de préciser que le néolibéralisme représente la forme actuelle du capitalisme.

Succinctement, en quoi consiste-t-il? Il s’agit d’une idéologie économique qui soutient que le marché, une fois toutes contraintes abolies et, par conséquent, laissé « libre », permettrait de régler tous les problèmes sociétaux tant au plan local, régional, national que mondial. De plus, cela ne pourrait se faire que si chaque individu concourt à combler ses désirs et ses intérêts égoïstes, alors la « main invisible »[1] du marché ou un ordre spontané, comme l’a nommé l’économiste Friedrich Von Hayek, serait sensé engendrer la richesse collective ou le bien commun. Quelles sont les contraintes auxquelles on fait ici allusion? : l’État – les programmes sociaux, les lois de protection de l’environnement, la protection des marchés locaux, régionaux et nationaux et toute réglementation qui viendrait entraver la libre circulation des flux financiers, c’est-à-dire le capital, etc. –, les syndicats, les conditions de travail, en fait, tout ce qui vient entraver la compétitivité des entreprises et la maximisation de leurs profits.

Il faut mentionner que ces idées bien que se présentant comme nouvelles, d’où le préfixe néo qui signifie nouveau, proviennent des penseurs des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles tels John Locke, Adam Smith, David Ricardo, William Townsend, Jeremy Bentham, etc. Il n’y a donc rien de neuf dans ces idées, elles sont simplement présentées dans un enrobage au goût du jour, c’est-à-dire apparemment scientifique. Il est aussi important de comprendre que les idées néolibérales sont normatives et s’impose donc comme la norme à suivre. D’où, entre autres, l’importance de les déconstruire pour les comprendre et ainsi pouvoir les confronter à la réalité.

Une de ces normes nous dicte qu’il faut laisser faire les forces du marché mondialisé et le marché laissé à lui-même sans contraintes favoriserait, dans des conditions optimums nous dit-on, la répartition de la richesse, donc à lutter contre la pauvreté, à contrer la violence, à assurer la protection de l’environnement, à favoriser la démocratisation des sociétés, etc. Par ailleurs, l’idéologie néolibérale repose sur la compétitivité comme mode relationnel entre les individus, les organisations, les entreprises, les sociétés, les villes, les pays, etc. En ce sens, les valeurs néolibérales favorisent essentiellement l’individualisme, le chacun-pour-soi. Ce serait uniquement en entrant en concurrence les uns avec les autres que nous luttons véritablement pour le plus grand bien de tous et de toutes!

Pourtant, il suffit d’observer le monde réel et les effets concrets de l’application des politiques néolibérales pour se rendre compte que cette idéologie relève de la pensée magique, le langage économique pseudo scientifique camouflant la vénération et la soumission au dieu marché. Il est vrai que le libéralisme économique engendre beaucoup de richesse, mais surtout énormément de pauvreté, de misère, d’injustices, de spoliation et de dilapidation des ressources naturelles.

Regard sur la réalité

Je porterai, ici, un bref regard en six points sur certaines conséquences de l’application des perspectives néolibérales dans la réalité.

Premièrement, selon l’économiste Wim Dierkxens, le capitalisme est essentiellement une stratégie d’accumulation à partir des bénéfices et cela au profit d’une minorité d’individus et de grandes entreprises. Par ailleurs, l’économiste et théologien Franz J. Hinkelammert affirme que la globalisation n’est rien d’autre qu’une stratégie mondiale d’accumulation du capital. Ainsi, la richesse créée est accaparée par une minorité qui possède à elle seule plus de 80 % de la richesse mondiale. Les 200 personnes les plus riches de la planète (tous milliardaires) sont aussi riches que les 2,5 milliards les plus pauvres! Par ailleurs, depuis les années quatre-vingt l’écart entre les plus pauvres et les plus riches ne cesse d’augmenter. Dans le même laps de temps, on a aussi assisté à l’apparition de poches de pauvreté de plus en plus importante au sein même des pays riches.

Deuxièmement, l’individualisme exacerbé engendré et nourri, entre autres, par les prémisses théoriques et idéologiques du libéralisme économique, et plus particulièrement du néolibéralisme, la compétitivité comme unique mode relationnelle véritablement valorisée et encouragée et les pratiques qui en découlent engendrent l’anti-solidarité au plan social. La compétitivité résulte en une guerre de tous contre tous qui engendre des gagnants, mais surtout d’innombrables perdants ce qui entraînent inévitablement la dislocation du tissu social et par conséquent le chacun-pour-soi. L’ordre établi par la logique du système économique néolibérale est un ordre guerrier et dominateur.

Troisièmement, comme le mentionne le théologien Michel Beaudin, « la sagesse [du marché] connaîtrait mieux que les humains les voies de la distribution de la richesse ».[2] Ainsi, que l’on parle de la main invisible du marché, d’un ordre spontané ou d’un marché prétendument autorégulateur, dans un cas comme dans l’autre nous sommes au prise avec un fantasme de type religieux. L’être humain a la propension à se fabriquer des dieux et le marché est l’un d’eux. Le marché est un absolu qu’on ne doit pas remettre en question et au nom duquel des centaines de millions de personnes sont sacrifiées. Par exemple, 1,2 milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable. Aux États-Unis, 42 millions de personnes n’ont pas accès aux soins de santé et nous pourrions ainsi allonger la liste longtemps. Le vivre ensemble est donc nécessairement modulé par l’idéologie dominante et sa puissance normative et cela au nom du dieu marché. Chacun pour soi et cela au détriment de la cohésion et de la solidarité collective.

Quatrièmement, la compétitivité résulte en une culture de la conquête. La conquête des marchés n’est rien de moins qu’une forme spécifiquement contemporaine de colonialismes culturels[3], politiques[4], économiques[5] et territoriales[6], sans oublier le colonialisme idéologique des esprits. Par ailleurs, l’anti-solidarité suscitée par la compétitivité à outrance induit inévitablement une culture de l’indifférence et de l’insensibilité aux malheurs des autres. L’indifférence sanctionne le sacrifice des autres au dieu marché.

Cet esprit de conquête, c’est la loi du plus fort et, comme je l’ai déjà mentionné, minoritaire sont ceux et celles qui en sortent gagnants. Le système attribue ses mérites seulement aux plus forts qui sont alors élevés au statut de héraut. Ces élus du système nous sont présentés comme les modèles de réussite sociale à suivre et les portes-drapeaux morales de la bienfaisance de l’idéologie dominante. Par contre, cette logique qui est une logique de guerre fait d’innombrable perdant, c’est-à-dire des victimes sacrifiées à l’autel du dieu marché. Comme à la guerre, c’est moi ou l’autre. L’idée de faire ensemble en solidarité n’est pas compatible avec la logique interne du système. Or, le vivre ensemble est directement affecté, pour ne pas dire liquider, par le « jeu » des conquistadors néolibéraux, « jeu » qui engendre oppression politique, exploitation économique, aliénation à l’idéologie dominante et exclusion au plan socio-économique. 

Cinquièmement, l’économie néolibérale mondialisée est une logique de marchandisation de l’ensemble des aspects qui compose la réalité humaine, terrestre et bientôt spatiale. Que ce soit la santé, l’éducation, l’eau, la culture, le patrimoine artistique de l’humanité, la vie, l’environnement tout y passe et nous assistons à la privatisation de ce qui relève du bien commun. Dans cette perspective, l’humain est instrumentalisé aux fins du marché et transformé de citoyen à n’être qu’un consommateur.

Sixièmement, par le biais du démantèlement de l’État et de la logique de privatisation des services publics (même si au Québec on les appelle Partenariats publics-privés) nous sommes témoins du recul de la démocratie et des acquis sociaux. Ce recul se fait au profit des grands décideurs économiques et des grandes entreprises qui ne sont pourtant pas nos élus et qui ne nous représentent pas. Leur seule fin est de servir leurs intérêts propres et de faire le plus grand profit possible le plus rapidement possible. Nous sommes de plus en plus à la remorque de décisions qui se prennent totalement en vase clos et à notre insu.

Que faire?

Il est ici essentiel de préciser que contrairement à la pensée magique qui sous-tend la pensée unique du tout au marché, il n’y a pas de recettes miracles sur le chemin pour un monde plus juste et équitable pour tous et toutes.  

La première chose à faire est sans aucun doute de s’informer à diverses sources alternatives afin de déconstruire en nous les réflexes liés aux normes idéologiques en vigueur. Les ténors du néolibéralisme, qui véhiculent le discours idéologique du même nom, ont tout intérêt à investir idéologiquement nos esprits afin que nous véhiculions toute sorte de préjugés et d’idées préconçues qui permettent d’aliéner pour mieux régner en aplanissant tout esprit critique. Le mythe que l’économie néolibérale serait le meilleur des systèmes permet de le légitimer et d’assurer le statu quo. Autrement dit, il s’agit de porter un regard critique sur la réalité et de ne pas tenir les choses pour acquises comme si le monde avait toujours fonctionné de la même manière et qu’il continuera toujours ainsi. Dans l’Histoire, les idéologies et les systèmes de domination se sont succédé en ayant toujours des conséquences dévastatrices sur au moins une partie de la population et la cohésion sociétale. Cohésion selon l’ordre idéologique établi et cohésion en cohérence avec le respect de la dignité des personnes et la justice sociale ne sont pas, ici, synonymes. En fait, il s’agit de déconstruire l’idéologie néolibérale pour décoloniser nos esprits et sortir de l’enfermement dans lequel elle nous confine.

Ensuite, en informer d’autres à notre tour afin d’éveiller l’esprit critique, l’indignation et le goût de travailler à la transformation du monde.

Par ailleurs, « le néolibéralisme part de l’idée que l’individu existerait seul et que les régulations sociales sont des obstacles à son épanouissement »[7].  Or, il est fondamental de reconnaître que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes. Il ne s’agit pas ici de remettre en question les acquis des derniers siècles concernant la pleine reconnaissance de l’individu qui autrefois était submergé par la communauté, mais de la nécessité de reconnaître l’individu en lien avec la communauté, dans son contexte de vie et non déconnecté de celui-ci. D’ailleurs, à ce sujet, un individu ne peut s’humaniser s’il n’est pas en contact avec d’autres personnes. S’il est élevé par des loups il deviendra, dans ses comportements, attitudes et dans son langage, un loup. Le philosophe Emmanuel Lévinas disait que c’est le regard de l’autre qui me fait advenir à moi-même et donc à mon humanité.

Dans cette perspective, la reconnaissance que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes passe par la reconnaissance et l’accueil de l’autre différent de nous, de sa rencontre. Alors, se pose à nous la question de la coexistence.

Une des idées derrière ces premières propositions consiste à reconquérir notre pouvoir citoyen et à ne pas nous laisser enfermer dans le rôle amorphe du consommateur autosuffisant, comme si nous n’étions que cela et que nous ne devions n’être que cela.

Pour être conséquent et cohérent avec ces prises de conscience, il est impératif de choisir et de favoriser la solidarité comme mode relationnelle avec nos « semblables » différents de nous plutôt que la compétitivité qui nous maintien dans une logique de guerre perpétuelle. Seule la solidarité collective va permettre de retisser le tissu social en exigeant, entre autres, la préséance des droits de la personne sur les droits du commerce et le renforcement de la démocratie sur le tout au marché et les grandes entreprises. Comme l’affirme Ricardo Petrella, « l’existence de l’autre [et j’ajouterais ma propre existence] est un bien de la communauté et que, dès lors, assurer l’existence de l’ensemble des membres de la communauté mondiale, devient le premier objectif commun social »[8] du vivre ensemble. En fait, le vivre ensemble représente certainement l’aspect structurant fondamental du bien commun. Pour paraphraser Jean-Claude Guillebaud, le travail auquel nous sommes conviés n’est rien de moins qu’une refondation de l’ordre social et du monde.

Dans ce sens, il devient impératif de faire progressivement, mais concrètement, des pas qui ont un impact réel au quotidien en favorisant, par exemple, le covoiturage, le transport en commun, la transformation de nos habitudes de consommations par des choix judicieux en privilégiant, lorsque cela est possible, le commerce équitable, l’Agriculture soutenue par la communauté, la simplicité volontaire, les réseaux d’échanges de service, etc.

Dans ce contexte, il est important de remettre en question nos habitudes individuelles et collectives, mais il est aussi nécessaire de porter notre regard du côté de l’organisation socio-politique et économique. Le fond de la problématique étant d’ordre structurel nous ne pouvons faire l’économie d’une remise en question au plan du politique et socio-économique, de revendiquer un changement radical d’orientation et de repenser l’organisation sociétale en fonction de l’humain et non du marché et de ses avatars. Il s’agit ici d’une perspective de justice sociale et de respect de la dignité des personnes qui vise le long terme et non confiné à la courte vue comme c’est le cas dans le cadre de la logique néolibérale actuelle.

L’option pour la justice est celle d’un vivre ensemble inclusif qui fait de la place pour tous et toutes et particulièrement pour les innombrables victimes du système. Le parti pris pour l’humain est un refus d’instrumentaliser les personnes au fin du marché et de sa logique et de faire de celles-ci des objets utilitaires jetables et remplaçables. Chaque fois qu’un être humain est atteint dans sa dignité un drame se joue. Ce drame n’est pas anonyme, il porte un visage, une histoire, une souffrance. Sacrifier des personnes à l’autel du dieu marché est inhumain et inacceptable. C’est ensemble qu’il est possible de contribuer à faire changer les choses. Le véritable progrès ne consisterait-il pas à l’amélioration des conditions de vie réelle de l’ensemble de la population mondiale, au respect de la dignité humaine, à concevoir un monde centré sur les personnes, toutes les personnes?

Pour transformer la société en profondeur, il est nécessaire de travailler à la fois au plan de l’information (conscientisation), des mentalités et des habitudes et au plan organisationnel et structurel.

J’ai rapidement esquissé des pistes de réflexion. Je sais que je n’ai qu’effleuré le sujet et qu’il aurait avantage à être creusé davantage. C’est maintenant à chacun et chacune d’entre nous à poursuivre la réflexion et de mettre la main à la pâte selon nos forces, nos expertises et nos talents. Un autre monde est possible

° Ce texte est paru dans la revue L'Action nationale, Volume XCV, numéro I, Janvier 2005, pp. 75-84.


[1] Cette appellation provient du philosophe moraliste écossais Adam Smith (1723-1790).

[2] Michel BEAUDIN, « Cette idole qui nous gouverne. Le néolibéralisme comme “religion” et “théologie” sacrificielle » : Studies in ReligionSciences religieuses 24/4 (1995), p. 403.

[3] Homogénéisation et américanisation culturelle.

[4] Intériorisation de la pensée unique néolibérale dans toutes les sphères du monde politique.

[5] Il n’y aurait pas d’autres approches économiques valables que le capitalisme néolibéral.

[6] La guerre en Irak et l’occupation du pays par l’armée états-unienne, par exemple, permet d’accéder à un

  marché potentiel de 180 millions de consommateurs.

[7] Robert CASTEL,  cité dans « Néolibéralisme, le vol organisé du Bien commun » : XXX, Trousse d’information citoyenne, BIC (Brigades d’information citoyenne), 2004, p. 9.

[8] Ricardo PETRELLA, Le bien commun. Éloge de la solidarité, Labor, Bruxelles, 1996, p. 73-74.

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Portrait rapide du Québec comme coin de planète

                                                                            Guy Fortier

La conjoncture économique, politique, sociale, culturelle et ecclésiale du Québec est marquée profondément par le contexte mondial de la globalisation néolibérale des marchés et de l’économie. Elle constitue la toile de fond essentielle pour relire et comprendre la réalité du Québec. Nous brosserons donc un portrait succinct mais exhaustif du paysage de notre coin de planète en étant conscients que chacun des éléments s’entrecroisent et s’influencent les uns les autres. Et c’est sur ce fond que nous traiterons des alternatives et forces qui  permettent de redonner vie à notre terre et garder vivante l’espérance.

Impacts du néolibéralisme dans la conjoncture du Québec

La réalité économique

La globalisation néolibérale de l’économie engendre son lot d’exclusions économiques de plusieurs personnes et régions au Québec. L’écart entre les personnes riches et pauvres, de plus en plus nombreuses, ne cesse de s’agrandir. L’emploi rémunéré ne réussit plus à sortir les personnes et familles de la pauvreté. Les coûts très élevés des besoins de base (logement, nourriture, vêtements, etc…) les acculent à la survie qui mobilise l’ensemble de leurs énergies. Les mesures de soutien aux personnes et aux familles et les programmes sociaux  en provenance de l’État subissent des ponctions majeures.

Les budgets gouvernementaux dans ces secteurs sont présentés comme des dépenses à diminuer et non comme un investissement de société à maintenir et à développer. Les milieux des affaires et financiers clament des réductions importantes du niveau d’imposition pour avoir accès à du capital pour dynamiser l’économie. Ils privent ainsi l’État de ressources pour agir dans les sphères qui lui reviennent de par son rôle de gestionnaire et gardien du bien commun. Une plus grande place est faite aux investissements privés dans des responsabilités qui relèvent de l’État. Les services auparavant publics deviennent des marchandises offertes par le marché privé contre rémunération, pour ceux et celles qui peuvent se les offrir. Nous nous retrouvons avec des systèmes parallèles (éducation, santé,…) qui laissent au secteur public la gestion et l’organisation des services les plus coûteux, les moins « payants », avec moins de ressources pour y faire face.

La situation frappe de plein fouet le milieu du travail. Le nombre d’emplois stables, avec revenu décent et un minimum de sécurité, diminuent sauf dans les secteurs spécialisés tels que celui de la haute technologie. Une bonne quantité de la population active et apte au travail se retrouve sans-emploi et sans aucune ressource. Les conditions de travail subissent des pressions à la baisse et les emplois à temps partiel, à contrat et atypiques prolifèrent avec un bassin de « cheap labor » qui augmente.  

Même ceux-ci ne peuvent absorber l’ensemble des personnes aptes au travail actuellement sans emploi et ne permettent pas d’assumer convenablement la conciliation des obligations travail-famille. Le travail devient un privilège plutôt qu’un droit. Les associations de travailleurs et travailleuses ainsi que les syndicats apparaissent comme des freins au développement économique et à l’emploi. Nous voyons naître une opposition inquiétante entre catégories de travailleurs et travailleuses, avec et sans emploi, jeunes et moins jeunes, syndiqués ou non, brisant ainsi une cohésion sociale nécessaire pour contrer ce phénomène économique

Le visage du Québec se caractérise par un vaste territoire constitué de plusieurs régions comprenant quelques grands centres urbains et deux régions métropolitaines d’envergure. Dans un souci « d’efficacité et d’économie » les services de proximité offerts aux populations rurales sont fermés et concentrés dans les centres urbains (écoles d’enseignement professionnel, hôpitaux, services sociaux,…). Nous voyons apparaître des mégahopitaux, des mégabibliothèques, etc… spécialisés et difficiles d’accès sans des coûts importants de déplacement et des temps d’attente interminables. La décentralisation, prônée par le gouvernement Charest, inclus dans son programme de « réingénérie de l’État », concentre le pouvoir du développement économique et social des régions dans les mains des élus liés souvent aux entrepreneurs privés ou étant eux-mêmes des entrepreneurs. La participation démocratique des autres acteurs sociaux dans les lieux de décision est dénigrée et éliminée. Laissées aux seules forces économiques, les inégalités régionales ne seront plus compensées par une péréquation et un partage des ressources qui garantissaient une égale accessibilité à des services publics de qualité pour tous les citoyens et citoyennes.

De plus, la délocalisation des entreprises a des impacts désastreux dans les régions où des industries qui constituaient la base de l’économie locale ferment leurs portes pour aller dans les pays où les coûts de main d’œuvre sont plus bas. L’étranglement économique des régions provoque un exode des populations et une impossibilité de retenir les jeunes dans leur milieu pour assurer une relève et un développement durable. Les centres urbains se gonflent de jeunes et d’adultes à la recherche d’un emploi entraînant une augmentation de problèmes tel que l’itinérance, la violence, problème de logement,… Dans certains milieux ruraux, l’agriculture soumise aux seules exigences du marché mondial met en danger les territoires et l’avenir écologique de nos terres, de l’eau et des autres ressources naturelles.

La réalité politique

            Comme dans d’autres pays, nos gouvernements (fédéral et provincial) alignent leurs orientations, leurs programmes et leurs politiques à partir des impératifs imposés par le courant économique néolibéral de droite. Cette soumission conduit à un changement de cap de leur rôle. Il se définissent comme facilitateurs et animateurs des forces économiques et préparent le terrain pour leurs interventions et investissements. Comme si le fait de faire accroître la richesse faisait qu’elle se redistribue automatiquement de façon équitable par la suite. C’est un leurre… un discours développé pour endormir les électeurs!

            Le climat de tensions et d’affrontements au niveau mondial amène le gouvernement fédéral à investir davantage dans les budgets militaires, à resserrer ses frontières et à s’ajuster aux politiques et interventions de notre voisin du sud. La politique extérieure et nos relations avec le monde sont moins dévastatrices que celles des États Unis mais notre aide humanitaire nous rapporte souvent plus économiquement que les populations des pays visés. Partenaire de grands accords internationaux de libre échange, du G8, de l’OMC,…nous sommes associés à des stratégies économiques et politiques qui engendrent pauvreté, misère et violence. La dernière campagne électorale s’est faite avec un scandale financier comme fond de scène mettant en évidence la collusion et le gaspillage des fonds publics mais a été complètement silencieuse sur les enjeux qui menacent notre planète.

            Le gouvernement libéral de M. Charest, six mois après son élection, a imposé le bâillon et a adopté, sans débats de société, huit projets de loi ouvrant la porte à la dérèglementation et à la privatisation des services publics pour éliminer le plus de contraintes aux investisseurs et préparer le terrain au secteur privé. Pour lui, « Moins d’État » devient un leitmotiv qui conduit à des coupures dans les programmes sociaux et à la réduction des interventions et services publics pour transférer ses  responsabilités au secteur privé sous forme de sous-traitance. Cette stratégie favoriserait plus d’activités économiques semble-t-il. Pourtant l’économie québécoise est actuellement dynamique et génératrice de richesses mais qui ne se répartissent pas de façon juste et équitable. Son dernier budget sabrait de façon inquiétante dans le secteur de l’environnement tout en n’assurant pas un revenu convenable aux personnes assistées sociales et ce, malgré une loi visant l’élimination de la pauvreté. Son dernier projet de loi 57 qui veut réformer la loi d’aide sociale nous fait nager dans l’inacceptable. Il nous fait faire un recul majeur dans nos acquis sociaux et réintroduit la catégorisation entre bons pauvres et mauvais pauvres qui recevront un appui différent et coercitif. Ce « moins d’État » est aussi prônée par le gouvernement fédéral qui, par exemple, en pleine crise de la vache folle, fait des coupures importantes dans les budgets et mesures d’inspection des aliments.

            La convergence idéologique de droite contrôlant les médias, et l’éclatement de la gauche rendent difficiles les mobilisations à caractère politique. On suscite un sentiment d’impuissance et une impression « du pareil au même » qui démobilisent et désintéressent la population à leur rôle de citoyen face à la politique, particulièrement chez les jeunes électeurs. Le taux de participation aux dernières élections le démontre bien.

La réalité sociale

            Les impacts de la réalité sociopolitique se font surtout sentir dans un réflexe de repliement sur soi et d’isolement. L’individualisme (né soit de l’appauvrissement des familles et des personnes, de la lutte pour la survie, de l’exclusion sociale et économique, de la peur provoquée par la situation internationale, de l’idéologie de la concurrence, des valeurs axées sur la recherche du bonheur individuel rapide) conduit à une montée du racisme, de la violence familiale et conjugale et à un désespoir inquiétant surtout chez les jeunes chez qui on remarque un haut  taux de suicide.

                Les milieux de vie (familles, quartiers, villages, milieux de travail,…) sont éclatés et décomposés donnant peu de chance au développement de sentiment d’appartenance et de soutien pour faire face aux difficultés ou relever des défis ensemble. Les références stables autour desquelles s’organisait la vie des milieux et permettaient une certaine cohésion (famille, école, services de quartier,…) sont disparues ou ébranlées amplifiant le besoin de répondre, par la consommation, par les relations éphémères, par l’appât du gain,… à la recherche immédiate du bonheur sans mesurer les conséquences de gestes sur l’ensemble de la société à long terme.

            Le mouvement communautaire,  apparu dans sa forme moderne actuelle au milieu des années ’60 et début des années ’70, demeure un acteur majeur dans le développement du Québec. D’initiatives premières à caractère alternatif et de lutte aux structures oppressives et dominatrices du système capitaliste, son développement a explosé dans les années ’80 et ’90 avec l’apparition de plusieurs groupes axés autour de services pour combler des besoins nouveaux ou à ceux non répondus adéquatement par les services publics. Le gouvernement a vite compris l’utilité du mouvement communautaire et y voit une possibilité de transfert de ses responsabilités à moindre coût tout en imposant ses propres priorités et façons de faire. L’autonomie des organismes communautaires constitue aujourd’hui l’enjeu principal face à l’État qui se sert du financement comme arme pour arriver à ses fins tout en manipulant le sens et l’orientation d’une politique de reconnaissance et du financement des organismes communautaires, adoptée en décembre 2001, suite aux pressions du mouvement communautaire.

            Dans ce contexte, la situation des femmes ne va pas en s’améliorant. Elles écopent davantage des impacts sur le marché du travail tant au niveau salarial qu’au niveau des emplois disponibles. À titre d’exemple, la dernière décision d’étendre les heures d’ouverture des commerces, où les emplois sont occupés majoritairement par des femmes, la conciliation travail et responsabilités familiales aggrave leur casse-tête  Constituant aussi une majorité de la main d’œuvre dans les services gouvernementaux,  les coupures budgétaires les atteignent de front. À preuve, lors de son dernier budget, le gouvernement québécois a annoncé la coupure de 15 000 postes dans la fonction publique, a aboli le poste de Ministre à la condition féminine et a questionné le statut et rôle du Conseil du statut de la femme (instance conseil indépendant qui intervenait sur plusieurs dossiers et soutenait le mouvement des femmes). Les femmes forment une majorité grandissante et ignorée qui doit, à titre « d’aidantes naturelles », assurer des soins aux personnes malades à domicile qui ont vu l’accès aux services d’appoint et de répit fondre sous le soleil. Les mesures de discrimination positive pour améliorer la situation des femmes sont perçues comme antisociales dans un monde ou la concurrence et l’efficacité sont les règles pour toute personne sans distinction d’âge ou de sexe. Formant  plus de 70% du personnel des organismes communautaires, elles absorbent aussi davantage les conséquences du sous financement de ces derniers.

La réalité culturelle

            L’identité culturelle du Québec a longtemps reposé sur des éléments de base tels la langue, sa réalité géographique, ses institutions, la religion, les valeurs qui en ont assuré le développement i.e. l’entraide, la solidarité, … et son histoire. La mondialisation et globalisation de l’économie viennent aplanir les différentes couleurs et particularités du globe. Le nouveau dieu de l’économie et du marché met en échec toute tentative d’initiative de protection de ces couleurs régionales.

            Malgré des efforts pour protéger notre langue française, l’anglais a priorité comme langue du commerce mondial. Le Québec comme îlot francophone du nord de l’Amérique a bien du mal à résister à la pression.  Les commerces de grandes surfaces nous offrent souvent des produits avec mode d’emploi seulement en anglais. Toutes mesures pour empêcher leur entrée sur nos tablettes pourraient faire l’objet de poursuite auprès d’organisations internationales du commerce avec des coûts élevés pour infraction à la libre circulation  des biens et services. Les produits culturels américains (musique, chansons, groupes pop,…) inondent abondamment nos marchés ainsi que nos ondes radiophoniques et télévisuelles où la qualité de la langue laisse aussi grandement à désirer.

            Les artisans de notre industrie culturelle vivent difficilement de leur art. Le marché québécois est petit et exige souvent des investissements considérables pour conquérir d’autres marchés ou publics, souvent anglophones. Ceux qui résistent à cette pression vivent misérablement et l’État réduit les budgets alloués à la culture et au soutien financier à ces artisans. Le développement et la promotion de la culture québécoise, enrichie par la présence de plusieurs ethnies qui donnent un visage renouvelé du Québec se voient limités et même étouffés.

                L’éducation, comme  lieu par excellence d’appropriation et d’intégration de la culture, ne peut assumer son rôle convenablement en raison des ressources réduites et des orientations qui visent d’abord l’acquisition de connaissances techniques, pratiques et utiles répondant prioritairement aux exigences du marché du travail. Les cours et les formations visant le développement  et l’acquisition d’une culture générale sont de plus en plus éliminés ou exclus des programmes d’enseignement.

            Et les valeurs promulguées par les médias (radio, télévision, internet,…), loin d’ouvrir à la dimension communautaire, enferment dans l’individualisme, la concurrence, la réussite rapide, le bonheur par la consommation et les préjugés qui renforcent les idéologies de droite et permettent l’adhésion aux choix politiques et économiques qui en découlent.   

La réalité ecclésiale

            L’Église institutionnelle québécoise n’échappe pas à ce courant de droite. Notre Église porte aussi le lourd poids d’un passé dominateur avec lequel les contemporains se situent en totale rupture. Confrontée à la fuite des fidèles de ses lieux de rassemblement, à la diminution du nombre de prêtres, à la pénétration aux diversités culturelles et religieuses de plus en plus présentes et connues, aux questions nouvelles de société qui ébranlent les contenus et l’enseignement traditionnel, à la mise en évidence de ses incohérences entre son action et son discours, elle recourt au réflexe du repli sur soi et sur ses vérités immuables pour marquer sa différence et sa spécificité.

            Il faut dire que le remplacement de l’enseignement religieux par un programme d’enseignement moral et de vie communautaire a donné un dur coup à notre image « traditionnelle » de l’école québécoise qui assumait un relais entre la religion, la foi, la société et l’Église. Ce passage à la laïcité des écoles a suscité bien des remous et des débats. Il mettait en évidence une transformation fondamentale de notre réalité démographique et culturelle tout en traduisant une brisure profonde entre la religion, l’Église et la société. Il est fascinant cependant de voir comment les rites religieux catholiques, pour plusieurs québécois francophones, demeurent un élément d’identité culturel fondamental. Le recours important aux rites de passages (baptême, mariage, funérailles,…) comme lieu de transmission de fondements d’identité culturelle nécessaire à tout individu en témoignent. D’ailleurs un récent sondage fait par un quotidien permet de constater que plusieurs personnes s’identifiaient comme chrétiens, certains ajoutaient catholiques, mais se disaient en distance avec l’Église et portaient une vision très individuelle de leur vie de foi. Il existe donc une relation pour le moins ambiguë entre la religion, l’Église et la société.

            L’Église, acculée à des ressources financières insuffisantes, concentre son travail sur la préparation sacramentelle et sur l’éducation de la foi, particulièrement pour les jeunes, qui a pour but, indirectement, de ramener « les brebis au bercail » ou, plus spécifiquement, augmenter le nombre de personnes aux célébrations dominicales. Les nouveaux outils de formation véhiculent un contenu et une image de l’Église qui est dépassée et n’arrivent pas à répondre aux interrogations et angoisses que portent les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Pourtant la recherche de sens et de spiritualité questionne et habite plusieurs personnes. Cette recherche conduit plusieurs personnes dans toutes les directions et dans toutes formes de courants religieux ou philosophiques.

            Toute tentative, en dehors de l’institution, qui porte des germes de vrai renouveau, sans être discréditée, est souvent ignorée et ne reçoit aucun appui, encouragement ou soutien de la part des instances officielles de l’Église. Les mouvements laïcs autonomes comme les mouvements d’action catholique autrefois soutenus par les évêques et les diocèses se voient les ressources financières coupées. On a investi cependant des sommes importantes dans des événements comme les JMJ. Ces investissements ont aggravé la situation financière de certains diocèses qui ont dû procéder à des coupures dans les budgets pastoraux où la pastorale sociale a été la première visée.

            Au Québec, les communautés religieuses, féminines en plus grand nombre, se sont faites reconnaître  comme partenaires essentielles des forces sociales de changements soutenant financièrement  les groupes communautaires, en s’alliant à leurs luttes et en  développant un discours crédible, même si spécifique, sur les enjeux sociaux. Par la Conférence Religieuse Canadienne secteur Québec (CRCQ), elles mettaient en commun des ressources pour intervenir et se garder dans la course tout en respectant leur réalité ainsi que les impératifs de la diminution de leurs effectifs et de son vieillissement. Une restructuration de la grande CRC a fait disparaître les sections régionales, a réduit les ressources et le personnel enlevant un point d’appui majeur pour une prise de parole collective.

Des alternatives et des forces porteuses d’espérance

            Malgré un tel tour d’horizon, plusieurs alternatives se mettent en place pour redonner la maîtrise des citoyens et citoyennes sur leurs conditions de vie et de travail. C’est le travail d’éducation populaire autonome qui permet l’émergence de ces pistes nouvelles pour un monde où peut régner la paix et la justice. Les lignes qui suivent présenteront quelques projets et initiatives qui tracent la voie à l’espérance.

            Pour pallier à la croissance de la pauvreté, nous avons vu naître simultanément plusieurs ressources caritatives et communautaires pour répondre aux besoins pressants des personnes en difficulté. Le nombre de soupes populaires, de comptoirs vestimentaires, de centres de distribution de denrées périssables et non périssables en provenance des surplus des marchés d’alimentation, de centres d’hébergement temporaires pour personnes en difficulté ou itinérantes,… n’a cessé d’augmenter. Marquant une certaine vitalité de la fibre philanthropique de la société québécoise, elle ne peut régler l’origine structurelle de l’appauvrissement, pouvant même indirectement la cautionner tout en calmant la conscience des donateurs.

            Suite à un travail de formation et de conscientisation, d’autres projets sont initiés par les personnes, familles et groupes qui vivent les situations de pauvreté. Qu’on pense ici aux cuisines collectives, aux groupes d’achat collectif de denrées de base périssables et non périssables, à l’agriculture soutenue par la communauté, aux coopératives d’habitation, aux groupes d’échange, aux magasins partage…Certains relèvent du travail d’animation de quartier ou d’organismes communautaires avec un objectif : répondre aux besoins mais aussi d’être des lieux de réflexion critique sur les causes des situations d’appauvrissement pour entrer et participer consciemment dans le mouvement de résistance à la logique mortifère du néolibéralisme.

             Des projets à caractère économique intègrent les personnes souvent exclues du marché du travail pour rendre des services de proximité ou développer de nouvelles petites entreprises (coopératives de services domestiques, services de traiteurs, services de garde, service de reproduction de documents,…) et s’enracinent dans une perspective d’économie solidaire où la création de la richesse s’évalue aussi sur la création de liens sociaux et la protection de l’environnement. Il faut être vigilants pour que cette économie solidaire ne soit pas cantonnée comme une économie de seconde zone devrant offrir les services les moins « payants » boudés par l’industrie privée et délestés par l’État. Le secteur de l’économie sociale s’est donné des outils et des instances pour garder bien vivante cette vigilance.

            Même si depuis les deux dernières années, on a perdu quelques batailles politiques, nous avons assisté tout de même à des démonstrations de notre capacité de mobilisation. En voici des exemples : le travail du Collectif pour un Québec sans pauvreté qui a brisé des préjugés et a gagné l’adoption de la loi 112; les 250 000 personnes de tous âges, dans les rues de Montréal, par un froid à fendre pierre, pour dire non à la guerre en Irak : le mouvement des Sans Chemises contre les coupures fédérales dans l’assurance chômage ; le rassemblement et aux actions concertées des forces progressistes (syndicats, groupes de femmes, organismes communautaires, associations étudiantes, association d’artistes,…) réunies au sein du Réseau Vigilance pour résister aux politiques néolibérales du gouvernement Charest; la plus imposante manifestation en matière d’environnement pour s’opposer à la construction de la centrale thermique dans le Suroît; la manifestation du 1er Mai 2004 qui a réuni 100 000 personnes à Montréal,…Ces réussites sont notre garantie pour le futur, des marques de victoire de la solidarité. Et les mobilisations continuent…autour des luttes pour s’opposer au projet de la loi 57 sur l’aide sociale, d’un forum populaire alternatif organisé par le Réseau Vigilance pour affirmer un autre choix de société que celui mis de l’avant par le gouvernement Charest à travers son Forum portant le thème « Briller parmi les meilleurs »,…

            Ces rassemblements