
Textes de réflexion
Sommaire de la page
Nelson Tardif, L'analyse sociopolitique. Une pratique collective essentielle
Sally Robb, La
prévention de la pauvreté
Nelson Tardif, À propos de l'éducation populaire autonome
Nelson Tardif, La mondialisation
néolibérale à l'assaut du vivre ensemble
Guy Fortier, Portrait rapide du Québec comme coin de planète
Nadya Ladouceur, Éliminer la pauvreté, une exigence évangélique
Nelson Tardif, Occupation story. Les gladiateurs de la télé-réalité
Nelson Tardif, La guerre en Irak. Avons-nous oublié les victimes?
Groupe de théologie contextuelle québécoise, La ZLÉA : un détournement de démocratie
* * * * *
Une pratique collective essentielle
Nelson Tardif
Une
affaire
de conviction
Cette
réflexion a pour but de rendre compte de l’importance de
l’analyse
sociopolitique dans l’engagement pour la transformation du monde
dans une
perspective de justice et d’équité au plan social
et économique. À cet égard,
nous voulons partager quelques observations et réflexions qui
sont le fruit de
notre pratique de formation et de ressourcement auprès de
personnes et de
groupes engagés dans un tel processus. À titre
d’exemple, notre point d’ancrage
pour effectuer cette réflexion s’inscrit plus
spécifiquement dans l’une des
sessions de formation du Carrefour de participation, ressourcement
et
formation (CPRF)[1]
: Le Bien commun n’est pas
d’intérêt
privé.
Un
processus
d’éducation populaire autonome
Qu’est-ce
que
ça donne ?
2)
de démasquer le discours idéologique qui cherche à
légitimer la privatisation
des services publics et d’en repérer les actrices et
acteurs principaux.
Quelques
témoignages à l’appui
cours
de route. »
« Attention
au dérapage néo-libéral, la solidarité des
gens est importante pour éviter
de
sombrer dans le dieu marché [élément
expliqué au début de la formation]. »
« L’image
de la « sainte-trinité » du dieu marché
[vue dans la session] est très
évocatrice
pour moi. »
« Les
riches deviennent toujours plus riches et la classe moyenne
s’appauvrit aussi
(je
n’avais pas réalisé !) »
« Il
est important de contribuer à notre mesure à changer les
règles du jeu »
« On
devrait se ressourcer une fois par mois pour faire plus d’action.
»
«
Il faut se battre pour avoir des services communs pour aller à
l’encontre du
courant
néolibéral. »
« Démystifier
la situation m’a aidé. La solidarité est
essentielle. »
Un
processus
qui conduit à l’action
Avec
la collaboration des autres membres de l’équipe de travail
du CPRF :
Anne-Marie
de la Sablonnière, Guy Fortier, Louise Lafortune et Michel
Brabant
[1] Le CPRF est un organisme pan québécois d’éducation populaire autonome voué à la transformation permanente de la société dans le sens de la justice sociale et du respect de la dignité humaine.
* * * * *
Sally Robb, 19 novembre 2007
La pauvreté est
dommageable pour tous [et toutes] et
non seulement pour ceux [et celles] qui vivent quotidiennement sur son
chemin
insidieux vers la destruction. Non! La pauvreté est dommageable
pour tout le
monde, même pour ceux [et celles] parmi nous qui sont
financièrement très
riches et qui croient être à l’abri des dommages que
la pauvreté peut causer.
Ceux parmi nous qui vivent cette
réelle tragédie
endurent beaucoup plus que le manque de nourriture, d’eau,
d’abri, etc. Nous souffrons
des préjugés qui accompagnent la pauvreté. Le
préjugé n’est l’ami de personne
et il nuit à nous tous [et toutes].
Quand nous ne sommes plus en
mesure de voir à nos
besoins essentiels, qu’ils soient physiques, matériels et
émotionnels (et je
veux bien dire tous les trois), faute de posséder les ressources
financières ou
autres nécessaires, nous ne sommes pas en mesure
d’apporter une réelle
contribution à la société dans laquelle nous
vivons, que cette contribution
soit économique ou sociale. En réalité,
dépendamment de notre niveau de
pauvreté, nous finissons par devenir un fardeau pour la
société. Quand nous
sommes incapables de nous nourrir convenablement, nous manquons
d’éléments
nutritifs nécessaires pour la santé physique. Le stress
associé à cette réalité
peut affecter notre équilibre mental et émotionnel
jusqu’à rendre malade
physiquement et mentalement. Quand nous avons des enfants et que nous
sommes
seules à la maison (comme le sont la plupart des femmes
monoparentales) il est
évident que le niveau de stress est beaucoup plus
élevé. À cause de
tout ceci, créer des liens
émotionnels avec d’autres personnes devient beaucoup plus
difficile pour nous
et, par conséquent, réduit notre capacité, en tant
que personne, d’apprendre et
de grandir, ce qui limite également notre pouvoir de contribuer
économiquement
et socialement à notre société. Quand nous
ajoutons à tout cela les préjugés
que la plupart d’entre nous endurent quotidiennement par le fait
que nous
vivons dans la pauvreté, alors il y a de bonnes chances que nous
nous isolions
des autres encore davantage. C’est un jeu tragique qui nuit
à tous [et à
toutes].
Les solutions sont bien simples : en premier lieu, construire plus de logements sociaux peu coûteux (et je dis bien peu coûteux et non abordables) et les rendre accessibles à plus de monde. Deuxièmement, donner à chacun un revenu raisonnable avec lequel les gens pourront satisfaire l’essentiel de leurs besoins physiques, matériels et émotionnels. Troisièmement, avoir des programmes sociaux qui répondent aux vrais besoins, facilement accessibles quand on en a besoin. Arrêtons toute discrimination ; personne n’a choisi d’être pauvre.
L’auteure est
artiste engagée. Par la danse, elle milite contre
l’exclusion sociale et
économique. Impliquée dans des groupes de défense
des personnes
aux prises avec
des difficultés de santé mentale, les causes de
l’accès au logement et de la
lutte à la pauvreté lui ont toujours tenu à
cœur. Nous avons
connu Sally au
Collectif pour un Québec sans pauvreté et dans des
prestations lors de
manifestations publiques.
Merci à Guy Naud pour la traduction de l’anglais vers le français du texte de Sally.
Nous entendons régulièrement
parler de
privatisation, particulièrement depuis le printemps 2003 alors
que le parti
libéral du Québec, sous la direction de M. Jean Charest,
accédait au pouvoir.
Privatisation par-ci, privatisation par-là, il semble que
l’air du temps est
saturé de ce parfum à la mode… Oui, mais à
la mode pour qui? Qui profite
vraiment des transferts de services traditionnellement offerts par
l’État à
l’entreprise privée? Qui a intérêt à
voir se démanteler ce qui relève du Bien
commun et non de l’intérêt particulier? Au nom de
quoi s’entête-t-on à
emprunter la route des privatisations?
Bien sûr, le gouvernement parle
plutôt de
partenariat public-privé, mais la logique à
l’œuvre est essentiellement celle
des privatisations. Dans cette perspective, il n’est pas innocent
de savoir que
cette dynamique s’inscrit dans le cadre de
l’idéologie néolibérale qui peut se
comprendre autour des trois axes fondamentaux suivants : la
libéralisation; la déréglementation et la
privatisation. À cet égard, dans son livre
Le bien commun, Ricardo Petrella
parle alors de la « Sainte-Trinité du dieu marché.
Pourquoi faire appel à un
langage de type religieux lorsqu’il est question
d’économie? À mon point de
vue, il est non seulement possible, mais éclairant de faire une
lecture
religiologique de la réalité économique actuelle.
Disons d’abord que l’être
humain a une disposition
évidente à se fabriquer des dieux.
C’est-à-dire qu’il va absolutiser un aspect
ou l’autre de la réalité et s’y soumettre
aveuglément sans distance critique.
Ça peut être le pouvoir, l’argent, la
sécurité nationale, le corps,
l’individualisme, le sexe, mais aussi le marché. Une fois
absolutisé, l’aspect
de la réalité transformée en chose sacré,
c’est-à-dire en un dieu, devient un
intouchable qu’on ne peut pas remettre en question ni critiquer
sans passer
pour gauchiste et ennemis du progrès. C’est ainsi que
Petrella va parler du
dieu marché. Une fois transformé en absolu on a
attribué au nouveau dieu marché
des fantasmes d’autorégulation comme s’il se
suffisait à lui-même et que
personne ne contribue à son fonctionnement. Ainsi,
l’adhésion aux prétendues
vertus du marché devient un acte de foi de type religieux et les
convertis se
transforment en dépositaire de vérités
révélées par le dieu marché. Il devient
alors particulièrement difficile de pouvoir entrer en dialogue
avec les
disciples du dieu marché, qui, du fait qu’ils connaissent
la vérité, sont
convaincus de posséder une lucidité d’esprit qui
disqualifie les personnes qui
ne pensent pas comme eux. En fait, il s’agit plutôt
d’une soumission aveugle au
dieu.
Puisque la logique de privatisation
découle de
l’enseignement idéologique du dieu marché elle
passe pour incontournable et
inéluctable. D’où la nécessité de
déconstruire la logique néolibérale pour en
dévoiler les véritables rouages et éveiller
l’esprit critique. Seule une
intelligence libre, si elle peut véritablement
l’être, peut oser remettre en
question les enseignements du dieu, ce qui s’impose comme la
norme et apparaît,
de ce fait, incontestable. D’où aussi l’importance
de poser des questions comme
celles que j’ai formulées au premier paragraphe de ce
texte.
Avant tout, l’entreprise privée
vise essentiellement
le profit. Dans la perspective néolibérale, nous devons
plutôt parler de maximisation
des profits. Dans cette foulée, le privé à tout
intérêt à voir se transformer
en marchandise des secteurs qui jusque-là ne lui étaient
pas dévolus. La santé,
l’éducation, l’eau constituent une manne potentielle
de profits mirobolants
pour le secteur privé. Les grandes Corporations
salivent d'emblée et pressent les gouvernements d’assurer
l’accès à cette
manne. Ainsi, au nom de la libre entreprise, de la
compétitivité, de la
croissance économique, c’est-à-dire au nom du dieu
marché, nous voyons nos dirigeants
mettre la hache dans l’appareil étatique en sabrant dans
les programmes
sociaux, dans les mesures de protection environnementales et en
dilapidant ce
qui relève du Bien commun au profit du secteur privé.
Comment le Bien de tous
et de toutes peut-il être remis entre les mains de quelques-uns
qui se
préoccupent avant tout de leur profit? C’est pourquoi il
nous faut dénoncer,
résister à cette logique qui nous dépossède
et nous appauvrit tous et toutes.
Il faut dire non à la soumission à dieu pour pouvoir dire
un jour :
soumission adieu.
* * * * *
Nelson Tardif
Qu’on
en commun les massacres de civils en Irak, les travailleur-euse-s
licencié-e-s
suite à la rationalisation de l’entreprise qui les
embauche, les noirs du sud
des États-Unis, les femmes du monde entier, les travailleuses
des sweat shop, les enfants soldats, les
personnes vivant dans la pauvreté extrême, les prisonniers
d’opinion, les
peuples opprimés, etc.?
Ces
personnes sont toutes victimes d’une idéologie ou
d’une autre au nom de
laquelle elles sont tuées, mutilées, violées et/ou subissent oppression, exploitation,
exclusion, discrimination, violation de leurs droits et j’en
passe. Quelques
explications s’imposent.
L’être
humain a la propension à se soumettre aveuglément
à des idéologies auxquelles
il s’enchaîne. Le néolibéralisme, la
sécurité nationale, le patriarcat, la
supériorité de la race, le communisme, le militarisme, le
fascisme, le
colonialisme en sont quelques exemples. Ces idéologies sont une
prison pour
l’esprit et servent à soutenir et à
légitimer des constructions et des dynamismes
malsains, pervers et destructeur d’humanité. Ces
constructions sont le résultat
de l’absolutisation ou déification de certains aspects de
la réalité, car
l’être humain a aussi la propension à se fabriquer
des dieux auxquels il se
soumet totalement. Ces dieux peuvent être le pouvoir,
l’argent, le marché
financier, la religion, l’avoir, le corps, le sexe, la gloire, la
sécurité,
etc.
Malheureusement,
lorsqu’il y a déification d’un ou plusieurs aspects
de la réalité cela va
nécessairement s’accompagner de la relativisation
d’autres aspects de la même
réalité. Concrètement, cela signifie que
lorsqu’on durcit un aspect de la
réalité et qu’on en fait une fin en soit on fini
par perdre de vue l’importance
et la non négociabilité de la dignité des
personnes, du droit à la vie, de la
nécessité d’une justice sociale équitable
pour toutes et tous, de l’égalité
femme-homme, de la solidarité collective, de la juste
répartition des
richesses, de l’importance d’un environnement de vie sain,
du dialogue, etc.
Quelques exemples permettront d’illustrer brièvement mon propos. Au nom du dieu marché et de la compétitivité de leurs entreprises les États-Unis ont refusé de ratifier le Protocole de Kyoto qui représente un minimum dans la lutte contre le réchauffement de la planète. Au nom du collectivisme combien de personne on été expédiée dans les goulag de l’ancienne URSS? Au nom de la sécurité nationale jusqu’où vont reculer les droits individuels? Au nom de la liberté et de la démocratie combien de pays vont encore subir les affres de la guerre et combien cela fera-t-il de victimes innocentes? Au nom de la maximisation des profits et de la compétitivité combien de femmes et d’hommes perdront encore leur emploi et combien d’autres connaîtront des conditions de travail exécrables? Au nom de la supériorité de la race combien d’être humain vivront encore dans l’insécurité et la peur? Au nom de la pseudo supériorité de l’homme combien de femme seront encore être violée et subiront un pouvoir dominateur? Il serait malheureusement possible d’étirer longuement cette nomenclature peu reluisante. D’où l’importance de déconstruire les discours légitimateurs de logiques qui renvoient l’être humain au second plan de leurs préoccupations et en font une chose manipulable à souhait. Lorsque, d’une manière ou d’une autre, des personnes sont bafouées dans leur dignité, alors il faut se poser la question suivante : au nom de quels dieux cela se fait-il?
Dans
cette perspective, il est aussi important de ne pas focaliser notre
attention
uniquement sur les dieux pervers que nous nous fabriquons et les effets
destructeurs de leur vénération. Partout dans le monde il
y a des gens, des
organisations, des regroupements qui luttent de manière
pacifique et
non-violente pour faire respecter le droit à la vie, la
dignité des personnes,
l’égalité femme-homme, le droit des enfants, la
liberté d’opinion, le droit des
peuples à l’autodétermination, la protection de
l’environnement, etc. En soit,
cela est source d’espérance en un monde meilleur.
* * * * *
Nelson Tardif
Qu’est-ce
que l’éducation populaire autonome? Nous pourrions
répondre candidement que
c’est le genre de formation que nous offrons au CPRF. Mais force
est de
constater que nous n’aurions encore rien dit. De quoi
s’agit-il donc?
Voici
une définition partagés au sein de la table des
fédérations et organismes
nationaux en éducation populaire autonome ainsi qu’avec le
Mouvement
d’éducation populaire et d’action communautaire du
Québec (MÉPACQ) et le
Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du
Québec (RGPAQ) :
« L’éducation
populaire autonome est
l’ensemble des démarches d’apprentissage et de
réflexion critique par
lesquelles des citoyenNEs mènent collectivement des actions qui
amènent une
prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs
conditions de
vie ou de travail, et qui visent à court, moyen et à long
terme, une
transformation sociale, économique, culturelle et politique de
leur milieu. »1
Nous
pouvons déterminer que nous faisons de l’ÉPA si
nous pouvons répondre par
l’affirmative aux quatre critères suivants :
« 1.
Avoir une visée de transformation sociale et travailler sur les
causes des
problèmes sociaux plutôt que sur leurs effets;
2.
Rejoindre des populations qui ne
contrôlent pas ou peu leurs conditions de vie et de travail;
3.
Favoriser la prise en charge du groupe et
des démarches d’apprentissage par la population;
4.
Adopter des démarches d’apprentissage qui
mènent à des actions collectives. »1
Il
va sans dire que l’ÉPA repose sur une vision du monde et
un système de valeurs
qui favorisent la transformation sociale dans le sens de la justice.
Les
valeurs fondamentales qui constituent les fondations de
l’édifice sont :
le respect de la dignité des personnes, particulièrement
celles qui subissent
l’oppression politique, l’exploitation économique et
l’exclusion sociale; la
solidarité collective; l’égalité, plus
spécifiquement l’égalité femme-homme; la
liberté; la non-violence.
Par
ailleurs, « les conditions essentielles pour mettre en place
un processus
d’ÉPA sont la démocratie et la prise en charge par
les gens de leur démarche et
de leur groupe. Les démarches d’apprentissage [et de
conscientisation] doivent
partir des préoccupations, [du savoir et de
l’expérience] des gens et favoriser
l’analyse de la société, permettre le passage du
«Je » au « Nous »
et le développement d’un esprit communautaire [sans pour
autant perdre de vue
l’individu]. Toute cette démarche s’inscrit dans une
volonté de réaliser une
transformation sociale du milieu où les gens ont les pieds.1 »
Dans
cette perspective, l’ÉPA n’est pas, selon les
critères du ministère de l’Éducation,
des Loisirs et des Sports du Québec (MÉLS), une approche
de formation « qualifiante ».
Autrement dit, ça ne donne pas de diplôme ni des
résultats quantifiables en
bout de piste. L’ÉPA est un processus
de conscientisation qui vise la transformation sociale dont le
MÉLS ne tient
pas compte. L’ÉPA n’est donc pas reconnue et
actuellement il y a un défi à la
faire reconnaître comme une approche de formation non seulement
pertinente,
mais essentielle pour la santé d’une société
vraiment démocratique. L’esprit
critique et de transformation pour plus de justice est garant de
l’humanisation
de toute la société. Il y a là un enjeu important
et un défi de taille à
relever. Nous reviendrons sur la question des enjeux de
l’ÉPA dans le prochain
numéro du bulletin.
Nelson
1 Tiré du document Réflexion sur l’avenir de la Table des fédérations et organismes nationaux en éducation populaire autonome, mars 2005, p. 2.
* * * * *
André Myre
Il y a quelques décennies, alors qu’il traversait une passe difficile, le Pérou a dû faire appel à huit grands banquiers états-uniens qui acceptèrent de lui « venir en aide » (en 2001, les pays pauvres ont reçu 29 milliards de dollars de subventions, tout en remboursant 138 milliards d’intérêts en remboursement de leurs dettes!). Tout cela entraînerait nécessairement une baisse des sommes accordées aux services sociaux et à l’éducation, évidemment accompagnée d’une hausse des budgets de la police et de l’armée : après tout, il faut bien maintenir l’ordre! Commentant l’affaire, le président de la banque centrale péruvienne déclara que 500 000 enfants de son pays en mourraient.
L’embargo états-unien, après la Guerre du Golfe, entraîna la mort de 500 000 enfants irakiens.
Il est mort autour de 1 000 enfants russes, récemment, à la suite d’une prise d’otages par un commando tchétchène. Les Tchétchènes poursuivent leur rêve d’indépendance sous l’œil approbateur et la main charitable des États-Unis, qui veulent poursuivre l’encerclement de la Russie et ainsi entraver son approvisionnement en pétrole (regardez une carte et voyez où se trouvent la Turquie, l’Afghanistan et l’Irak; vous comprendrez pourquoi les États-Unis ont la Syrie et l’Iran dans leur mire ainsi que leur intérêt pour les pays du Caucase : toutes ces contrées font un beau demi-cercle autour de la Russie). En réaction, pour se protéger, celle-ci est prête à contrer l’indépendance de la Tchétchénie par tous les moyens et se refuse à toute concession.
On voit clairement quels sont ceux qui commettent des crimes atroces, moins bien les vrais responsables. Les enfants meurent en Amérique Latine, au Proche-Orient et en Asie Centrale parce que l’Empire états-unien ne se soucie que de ses intérêts. « De vrais animaux », a-t-on dit des Tchétchènes qui tiraient sur les enfants. Quels noms conviendrait-il de donner à ceux qui se servent d’eux pour arriver à leurs fins?
Montréal, le 27 septembre 2004
* * * * *
La mondialisation néolibérale
à l’assaut
du vivre ensemble
Nelson
Tardif
Dès
le point de départ de cet article, je considère comme
incontournable de camper
brièvement les partis pris auxquels j’adhère et qui
nécessairement orientent ma
réflexion. Ces partis pris fondamentaux se déclinent
comme suit : le
respect de la dignité intrinsèque de toute personne; une
société fondée sur les
principes de justice sociale; la reconnaissance et la
nécessité de la
solidarité collective dans le travail de transformation sociale
pour un monde
plus juste et un vivre ensemble convivial et équitable pour tous
et toutes.
Au cœur de
la pensée magique
Pour
comprendre ce qu’est la mondialisation économique, il faut
la situer dans son
cadre théorique, le néolibéralisme, la
mondialisation néolibérale étant une
extension à l’ensemble de la planète des
règles, des principes et des façons de
faire sous-jacents à cette approche économique. Par
ailleurs, il est important
de préciser que le néolibéralisme
représente la forme actuelle du capitalisme.
Succinctement,
en quoi consiste-t-il? Il s’agit d’une idéologie
économique qui soutient que le
marché, une fois toutes contraintes abolies et, par
conséquent, laissé
« libre », permettrait de régler tous les
problèmes sociétaux tant au
plan local, régional, national que mondial. De plus, cela ne
pourrait se faire
que si chaque individu concourt à combler ses désirs et
ses intérêts égoïstes,
alors la « main invisible »[1]
du
marché ou un ordre spontané, comme l’a nommé
l’économiste Friedrich Von Hayek,
serait sensé engendrer la richesse collective ou le bien commun.
Quelles sont
les contraintes auxquelles on fait ici allusion? :
l’État – les programmes
sociaux, les lois de protection de l’environnement, la protection
des marchés
locaux, régionaux et nationaux et toute réglementation
qui viendrait entraver
la libre circulation des flux financiers, c’est-à-dire le
capital, etc. –, les
syndicats, les conditions de travail, en fait, tout ce qui vient
entraver la
compétitivité des entreprises et la maximisation de leurs
profits.
Il
faut mentionner que ces idées bien que se présentant
comme nouvelles, d’où le
préfixe néo qui signifie nouveau,
proviennent des penseurs des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles
tels John
Locke, Adam Smith, David Ricardo, William Townsend, Jeremy Bentham,
etc. Il n’y
a donc rien de neuf dans ces idées, elles sont simplement
présentées dans un
enrobage au goût du jour, c’est-à-dire apparemment
scientifique. Il est aussi
important de comprendre que les idées néolibérales
sont normatives et s’impose
donc comme la norme à suivre. D’où, entre autres,
l’importance de les
déconstruire pour les comprendre et ainsi pouvoir les confronter
à la réalité.
Une
de ces normes nous dicte qu’il faut laisser
faire les forces du marché mondialisé et le
marché laissé à lui-même sans
contraintes favoriserait, dans des conditions optimums nous dit-on, la
répartition de la richesse, donc à lutter contre la
pauvreté, à contrer la
violence, à assurer la protection de l’environnement,
à favoriser la démocratisation
des sociétés, etc. Par ailleurs, l’idéologie
néolibérale repose sur la
compétitivité comme mode relationnel entre les individus,
les organisations,
les entreprises, les sociétés, les villes, les pays, etc.
En ce sens, les
valeurs néolibérales favorisent essentiellement
l’individualisme, le
chacun-pour-soi. Ce serait uniquement en entrant en concurrence les uns
avec
les autres que nous luttons véritablement pour le plus grand
bien de tous et de
toutes!
Pourtant,
il suffit d’observer le monde réel et les effets concrets
de l’application des
politiques néolibérales pour se rendre compte que cette
idéologie relève de la
pensée magique, le langage économique pseudo scientifique
camouflant la
vénération et la soumission au dieu marché. Il est
vrai que le libéralisme économique
engendre beaucoup de richesse, mais surtout énormément de
pauvreté, de misère,
d’injustices, de spoliation et de dilapidation des ressources
naturelles.
Regard sur
la réalité
Je
porterai, ici, un bref regard en six points sur certaines
conséquences de
l’application des perspectives néolibérales dans la
réalité.
Deuxièmement,
l’individualisme exacerbé engendré et nourri, entre
autres, par les prémisses
théoriques et idéologiques du libéralisme
économique, et plus particulièrement
du néolibéralisme, la compétitivité comme
unique mode relationnelle
véritablement valorisée et encouragée et les
pratiques qui en découlent engendrent
l’anti-solidarité au plan social. La
compétitivité résulte en une guerre de
tous contre tous qui engendre des gagnants, mais surtout
d’innombrables
perdants ce qui entraînent inévitablement la dislocation
du tissu social et par
conséquent le chacun-pour-soi. L’ordre établi par
la logique du système économique
néolibérale est un ordre guerrier et dominateur.
Troisièmement,
comme le mentionne le théologien Michel Beaudin, « la
sagesse [du marché]
connaîtrait mieux que les humains les voies de la distribution de
la richesse ».[2]
Ainsi, que l’on parle de la main invisible du marché,
d’un ordre spontané ou
d’un marché prétendument autorégulateur,
dans un cas comme dans l’autre nous
sommes au prise avec un fantasme de type religieux. L’être
humain a la propension
à se fabriquer des dieux et le marché est l’un
d’eux. Le marché est un absolu
qu’on ne doit pas remettre en question et au nom duquel des
centaines de
millions de personnes sont sacrifiées. Par exemple, 1,2 milliard
d’êtres
humains n’ont pas accès à l’eau potable. Aux
États-Unis, 42 millions de
personnes n’ont pas accès aux soins de santé et
nous pourrions ainsi allonger
la liste longtemps. Le vivre ensemble est donc nécessairement
modulé par
l’idéologie dominante et sa puissance normative et cela au
nom du dieu marché.
Chacun pour soi et cela au détriment de la cohésion et de
la solidarité
collective.
Quatrièmement,
la compétitivité résulte en une culture de la
conquête. La conquête des marchés
n’est rien de moins qu’une forme spécifiquement
contemporaine de colonialismes
culturels[3],
politiques[4],
économiques[5]
et
territoriales[6],
sans oublier
le colonialisme idéologique des esprits. Par ailleurs,
l’anti-solidarité
suscitée par la compétitivité à outrance
induit inévitablement une culture de
l’indifférence et de l’insensibilité aux
malheurs des autres. L’indifférence
sanctionne le sacrifice des autres au dieu marché.
Sixièmement,
par le biais du démantèlement de l’État et
de la logique de privatisation des
services publics (même si au Québec on les appelle
Partenariats publics-privés)
nous sommes témoins du recul de la démocratie et des
acquis sociaux. Ce recul
se fait au profit des grands décideurs économiques et des
grandes entreprises
qui ne sont pourtant pas nos élus et qui ne nous
représentent pas. Leur seule
fin est de servir leurs intérêts propres et de faire le
plus grand profit possible
le plus rapidement possible. Nous sommes de plus en plus à la
remorque de
décisions qui se prennent totalement en vase clos et à
notre insu.
Que faire?
Par
ailleurs, « le néolibéralisme part de
l’idée que l’individu existerait
seul et que les régulations sociales sont des obstacles à
son épanouissement »[7]. Or, il est fondamental de reconnaître
que
nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes. Il ne
s’agit pas ici de remettre en
question les acquis des derniers siècles concernant la pleine
reconnaissance de
l’individu qui autrefois était submergé par la
communauté, mais de la nécessité
de reconnaître l’individu en lien avec la
communauté, dans son contexte de vie
et non déconnecté de celui-ci. D’ailleurs, à
ce sujet, un individu ne peut
s’humaniser s’il n’est pas en contact avec
d’autres personnes. S’il est élevé
par des loups il deviendra, dans ses comportements, attitudes et dans
son
langage, un loup. Le philosophe Emmanuel Lévinas disait que
c’est le regard de
l’autre qui me fait advenir à moi-même et donc
à mon humanité.
Dans
cette perspective, la reconnaissance que nous ne nous suffisons pas
à
nous-mêmes passe par la reconnaissance et l’accueil de
l’autre différent de
nous, de sa rencontre. Alors, se pose à nous la question de la
coexistence.
Une
des idées derrière ces premières propositions
consiste à reconquérir notre
pouvoir citoyen et à ne pas nous laisser enfermer dans le
rôle amorphe du
consommateur autosuffisant, comme si nous n’étions que
cela et que nous ne
devions n’être que cela.
Pour
être conséquent et cohérent avec ces prises de
conscience, il est impératif de
choisir et de favoriser la solidarité comme mode relationnelle
avec nos « semblables »
différents de nous plutôt que la
compétitivité qui nous maintien dans une
logique de guerre perpétuelle. Seule la solidarité
collective va permettre de
retisser le tissu social en exigeant, entre autres, la
préséance des droits de
la personne sur les droits du commerce et le renforcement de la
démocratie sur
le tout au marché et les grandes entreprises. Comme
l’affirme Ricardo Petrella,
« l’existence de l’autre [et j’ajouterais
ma propre existence] est un bien
de la communauté et que, dès lors, assurer
l’existence de l’ensemble des
membres de la communauté mondiale, devient le premier objectif
commun
social »[8]
du vivre
ensemble. En fait, le vivre ensemble représente certainement
l’aspect
structurant fondamental du bien commun. Pour paraphraser Jean-Claude
Guillebaud, le travail auquel nous sommes conviés n’est
rien de moins qu’une
refondation de l’ordre social et du monde.
Dans
ce sens, il devient impératif de faire progressivement, mais
concrètement, des
pas qui ont un impact réel au quotidien en favorisant, par
exemple, le
covoiturage, le transport en commun, la transformation de nos habitudes
de
consommations par des choix judicieux en privilégiant, lorsque
cela est
possible, le commerce équitable, l’Agriculture soutenue
par la communauté, la
simplicité volontaire, les réseaux
d’échanges de service, etc.
Dans
ce contexte, il est important de remettre en question nos habitudes
individuelles et collectives, mais il est aussi nécessaire de
porter notre
regard du côté de l’organisation socio-politique et
économique. Le fond de la
problématique étant d’ordre structurel nous ne
pouvons faire l’économie d’une
remise en question au plan du politique et socio-économique, de
revendiquer un
changement radical d’orientation et de repenser
l’organisation sociétale en
fonction de l’humain et non du marché et de ses avatars.
Il s’agit ici d’une
perspective de justice sociale et de respect de la dignité des
personnes qui
vise le long terme et non confiné à la courte vue comme
c’est le cas dans le
cadre de la logique néolibérale actuelle.
L’option
pour la justice est celle d’un vivre ensemble inclusif qui fait
de la place
pour tous et toutes et particulièrement pour les innombrables
victimes du
système. Le parti pris pour l’humain est un refus
d’instrumentaliser les
personnes au fin du marché et de sa logique et de faire de
celles-ci des objets
utilitaires jetables et remplaçables. Chaque fois qu’un
être humain est atteint
dans sa dignité un drame se joue. Ce drame n’est pas
anonyme, il porte un
visage, une histoire, une souffrance. Sacrifier des personnes à
l’autel du dieu
marché est inhumain et inacceptable. C’est ensemble
qu’il est possible de
contribuer à faire changer les choses. Le véritable
progrès ne consisterait-il
pas à l’amélioration des conditions de vie
réelle de l’ensemble de la
population mondiale, au respect de la dignité humaine, à
concevoir un monde
centré sur les personnes, toutes les personnes?
Pour
transformer la société en profondeur, il est
nécessaire de travailler à la fois
au plan de l’information (conscientisation), des
mentalités et des habitudes et
au plan organisationnel et structurel.
J’ai rapidement esquissé des pistes de réflexion. Je sais que je n’ai qu’effleuré le sujet et qu’il aurait avantage à être creusé davantage. C’est maintenant à chacun et chacune d’entre nous à poursuivre la réflexion et de mettre la main à la pâte selon nos forces, nos expertises et nos talents. Un autre monde est possible.
[1] Cette appellation provient du philosophe moraliste écossais Adam Smith (1723-1790).
[2] Michel BEAUDIN, « Cette idole qui nous gouverne. Le néolibéralisme comme “religion” et “théologie” sacrificielle » : Studies in ReligionSciences religieuses 24/4 (1995), p. 403.
[3] Homogénéisation et américanisation culturelle.
[4]
Intériorisation de la pensée unique
néolibérale dans toutes les sphères du monde
politique.
[5] Il n’y aurait pas d’autres approches économiques valables que le capitalisme néolibéral.
[6] La guerre en Irak et l’occupation du pays par l’armée états-unienne, par exemple, permet d’accéder à un
marché potentiel de 180 millions de consommateurs.
[7]
Robert
CASTEL, cité
dans « Néolibéralisme, le vol
organisé du Bien commun » : XXX,
Trousse d’information citoyenne, BIC (Brigades
d’information
citoyenne), 2004, p. 9.
[8] Ricardo PETRELLA, Le bien commun. Éloge de la solidarité, Labor, Bruxelles, 1996, p. 73-74.
* * * * *
Portrait
rapide du Québec comme coin de planète
Impacts du
néolibéralisme dans la conjoncture du Québec
La réalité
économique
Les budgets
gouvernementaux dans ces secteurs
sont présentés comme des dépenses à
diminuer et non comme un investissement de
société à maintenir et à développer.
Les milieux des affaires et financiers
clament des réductions importantes du niveau d’imposition
pour avoir accès à du
capital pour dynamiser l’économie. Ils privent ainsi
l’État de ressources pour
agir dans les sphères qui lui reviennent de par son rôle
de gestionnaire et
gardien du bien commun. Une plus grande place est faite aux
investissements
privés dans des responsabilités qui relèvent de
l’État. Les services auparavant
publics deviennent des marchandises offertes par le marché
privé contre
rémunération, pour ceux et celles qui peuvent se les
offrir. Nous nous
retrouvons avec des systèmes parallèles
(éducation, santé,…) qui laissent au
secteur public la gestion et l’organisation des services les plus
coûteux, les
moins « payants », avec
moins de ressources pour y faire face.
La situation frappe de
plein fouet
le milieu du travail. Le nombre d’emplois stables, avec revenu
décent et un
minimum de sécurité, diminuent sauf dans les secteurs
spécialisés tels que celui
de la haute technologie. Une bonne quantité de la population
active et apte au
travail se retrouve sans-emploi et sans aucune ressource. Les
conditions de
travail subissent des pressions à la baisse et les emplois
à temps partiel, à
contrat et atypiques prolifèrent avec un bassin de « cheap labor » qui augmente.
Même ceux-ci ne
peuvent absorber
l’ensemble des personnes aptes au travail actuellement sans
emploi et ne
permettent pas d’assumer convenablement la conciliation des
obligations
travail-famille. Le travail devient un privilège plutôt
qu’un droit. Les
associations de travailleurs et travailleuses ainsi que les syndicats
apparaissent comme des freins au développement économique
et à l’emploi. Nous
voyons naître une opposition inquiétante entre
catégories de travailleurs et
travailleuses, avec et sans emploi, jeunes et moins jeunes,
syndiqués ou non,
brisant ainsi une cohésion sociale nécessaire pour
contrer ce phénomène
économique
Le visage du
Québec se caractérise
par un vaste territoire constitué de plusieurs régions
comprenant quelques
grands centres urbains et deux régions métropolitaines
d’envergure. Dans un
souci « d’efficacité et
d’économie » les services de proximité
offerts aux populations rurales sont fermés et concentrés
dans les centres
urbains (écoles d’enseignement professionnel,
hôpitaux, services sociaux,…).
Nous voyons apparaître des mégahopitaux,
des mégabibliothèques, etc…
spécialisés et difficiles d’accès sans des
coûts importants de déplacement et
des temps d’attente interminables. La décentralisation,
prônée par le
gouvernement Charest, inclus dans son programme de « réingénérie de l’État »,
concentre le pouvoir du développement
économique et social des régions dans les mains des
élus liés souvent aux
entrepreneurs privés ou étant eux-mêmes des
entrepreneurs. La participation
démocratique des autres acteurs sociaux dans les lieux de
décision est dénigrée
et éliminée. Laissées aux seules forces
économiques, les inégalités régionales
ne seront plus compensées par une péréquation et
un partage des ressources qui
garantissaient une égale accessibilité à des
services publics de qualité pour
tous les citoyens et citoyennes.
De plus, la
délocalisation des
entreprises a des impacts désastreux dans les régions
où des industries qui
constituaient la base de l’économie locale ferment leurs
portes pour aller dans
les pays où les coûts de main d’œuvre sont
plus bas. L’étranglement économique
des régions provoque un exode des populations et une
impossibilité de retenir
les jeunes dans leur milieu pour assurer une relève et un
développement
durable. Les centres urbains se gonflent de jeunes et d’adultes
à la recherche
d’un emploi entraînant une augmentation de problèmes
tel que l’itinérance, la
violence, problème de logement,… Dans certains milieux
ruraux, l’agriculture
soumise aux seules exigences du marché mondial met en danger les
territoires et
l’avenir écologique de nos terres, de l’eau et des
autres ressources
naturelles.
La réalité
politique
Comme dans
d’autres pays, nos gouvernements (fédéral et
provincial) alignent leurs
orientations, leurs programmes et leurs politiques à partir des
impératifs
imposés par le courant économique
néolibéral de droite. Cette soumission
conduit à un changement de cap de leur rôle. Il se
définissent comme facilitateurs
et animateurs des forces économiques et préparent le
terrain pour leurs
interventions et investissements. Comme si le fait de faire
accroître la
richesse faisait qu’elle se redistribue automatiquement de
façon équitable par
la suite. C’est un leurre… un discours
développé pour endormir les électeurs!
Le climat
de tensions et d’affrontements au niveau mondial amène le
gouvernement fédéral
à investir davantage dans les budgets militaires, à
resserrer ses frontières et
à s’ajuster aux politiques et interventions de notre
voisin du sud. La
politique extérieure et nos relations avec le monde sont moins
dévastatrices
que celles des États Unis mais notre aide humanitaire nous
rapporte souvent
plus économiquement que les populations des pays visés.
Partenaire de grands
accords internationaux de libre échange, du G8, de
l’OMC,…nous sommes associés
à des stratégies économiques et politiques qui
engendrent pauvreté, misère et
violence. La dernière campagne électorale s’est
faite avec un scandale
financier comme fond de scène mettant en évidence la
collusion et le gaspillage
des fonds publics mais a été complètement
silencieuse sur les enjeux qui
menacent notre planète.
Le
gouvernement libéral de M. Charest, six mois après son
élection, a imposé le
bâillon et a adopté, sans débats de
société, huit projets de loi ouvrant la
porte à la dérèglementation et à la
privatisation des services publics pour
éliminer le plus de contraintes aux investisseurs et
préparer le terrain au
secteur privé. Pour lui, « Moins
d’État » devient un leitmotiv qui conduit
à des coupures dans les
programmes sociaux et à la réduction des interventions et
services publics pour
transférer ses responsabilités
au
secteur privé sous forme de sous-traitance. Cette
stratégie favoriserait plus
d’activités économiques semble-t-il. Pourtant
l’économie québécoise est
actuellement dynamique et génératrice de richesses mais
qui ne se répartissent
pas de façon juste et équitable. Son dernier budget
sabrait de façon inquiétante
dans le secteur de l’environnement tout en n’assurant pas
un revenu convenable
aux personnes assistées sociales et ce, malgré une loi
visant l’élimination de
la pauvreté. Son dernier projet de loi 57 qui veut
réformer la loi d’aide
sociale nous fait nager dans l’inacceptable. Il nous fait faire
un recul majeur
dans nos acquis sociaux et réintroduit la catégorisation
entre bons pauvres et
mauvais pauvres qui recevront un appui différent et coercitif.
Ce « moins d’État » est
aussi
prônée par le gouvernement fédéral qui, par
exemple, en pleine crise de la
vache folle, fait des coupures importantes dans les budgets et mesures
d’inspection des aliments.
La
convergence idéologique de droite contrôlant les
médias, et l’éclatement de la
gauche rendent difficiles les mobilisations à caractère
politique. On suscite
un sentiment d’impuissance et une impression « du pareil au même » qui
démobilisent et désintéressent la
population à leur rôle de citoyen face à la
politique, particulièrement chez
les jeunes électeurs. Le taux de participation aux
dernières élections le
démontre bien.
La réalité
sociale
Les impacts
de la réalité sociopolitique se font surtout sentir dans
un réflexe de
repliement sur soi et d’isolement. L’individualisme
(né soit de
l’appauvrissement des familles et des personnes, de la lutte pour
la survie, de
l’exclusion sociale et économique, de la peur
provoquée par la situation
internationale, de l’idéologie de la concurrence, des
valeurs axées sur la
recherche du bonheur individuel rapide) conduit à une
montée du racisme, de la
violence familiale et conjugale et à un désespoir
inquiétant surtout chez les
jeunes chez qui on remarque un haut taux
de suicide.
Les
milieux de vie (familles,
quartiers, villages, milieux de travail,…) sont
éclatés et décomposés donnant
peu de chance au développement de sentiment d’appartenance
et de soutien pour
faire face aux difficultés ou relever des défis ensemble.
Les références
stables autour desquelles s’organisait la vie des milieux et
permettaient une
certaine cohésion (famille, école, services de
quartier,…) sont disparues ou
ébranlées amplifiant le besoin de répondre, par la
consommation, par les
relations éphémères, par l’appât du
gain,… à la recherche immédiate du bonheur
sans mesurer les conséquences de gestes sur l’ensemble de
la société à long
terme.
Le
mouvement communautaire, apparu dans sa
forme moderne actuelle au milieu des années ’60 et
début des années ’70,
demeure un acteur majeur dans le développement du Québec.
D’initiatives
premières à caractère alternatif et de lutte aux
structures oppressives et
dominatrices du système capitaliste, son développement a
explosé dans les
années ’80 et ’90 avec l’apparition de
plusieurs groupes axés autour de
services pour combler des besoins nouveaux ou à ceux non
répondus adéquatement
par les services publics. Le gouvernement a vite compris
l’utilité du mouvement
communautaire et y voit une possibilité de transfert de ses
responsabilités à
moindre coût tout en imposant ses propres priorités et
façons de faire.
L’autonomie des organismes communautaires constitue
aujourd’hui l’enjeu
principal face à l’État qui se sert du financement
comme arme pour arriver à
ses fins tout en manipulant le sens et l’orientation d’une
politique de
reconnaissance et du financement des organismes communautaires,
adoptée en
décembre 2001, suite aux pressions du mouvement communautaire.
Dans ce
contexte, la situation des femmes ne va pas en
s’améliorant. Elles écopent
davantage des impacts sur le marché du travail tant au niveau
salarial qu’au
niveau des emplois disponibles. À titre d’exemple, la
dernière décision
d’étendre les heures d’ouverture des commerces,
où les emplois sont occupés
majoritairement par des femmes, la conciliation travail et
responsabilités
familiales aggrave leur casse-tête
Constituant aussi une majorité de la main
d’œuvre dans les services
gouvernementaux, les coupures
budgétaires les atteignent de front. À preuve, lors de
son dernier budget, le
gouvernement québécois a annoncé la coupure de
15 000 postes dans la
fonction publique, a aboli le poste de Ministre à la condition
féminine et a
questionné le statut et rôle du Conseil du statut de la
femme (instance conseil
indépendant qui intervenait sur plusieurs dossiers et soutenait
le mouvement
des femmes). Les femmes forment une majorité grandissante et
ignorée qui doit,
à titre « d’aidantes naturelles »,
assurer des soins aux personnes
malades à domicile qui ont vu l’accès aux services
d’appoint et de répit fondre
sous le soleil. Les mesures de discrimination positive pour
améliorer la
situation des femmes sont perçues comme antisociales dans un
monde ou la
concurrence et l’efficacité sont les règles pour
toute personne sans
distinction d’âge ou de sexe. Formant
plus de 70% du personnel des organismes communautaires, elles
absorbent
aussi davantage les conséquences du sous financement de ces
derniers.
La réalité
culturelle
L’identité
culturelle du Québec a longtemps reposé sur des
éléments de base tels la langue,
sa réalité géographique, ses institutions, la
religion, les valeurs qui en ont
assuré le développement i.e. l’entraide, la
solidarité, … et son histoire. La
mondialisation et globalisation de l’économie viennent
aplanir les différentes
couleurs et particularités du globe. Le nouveau dieu de
l’économie et du marché
met en échec toute tentative d’initiative de protection de
ces couleurs
régionales.
Malgré des
efforts pour protéger notre langue française,
l’anglais a priorité comme langue
du commerce mondial. Le Québec comme îlot francophone du
nord de l’Amérique a
bien du mal à résister à la pression.
Les commerces de grandes surfaces nous offrent souvent des
produits avec
mode d’emploi seulement en anglais. Toutes mesures pour
empêcher leur entrée
sur nos tablettes pourraient faire l’objet de poursuite
auprès d’organisations
internationales du commerce avec des coûts élevés
pour infraction à la libre
circulation des biens et services. Les
produits culturels américains (musique, chansons, groupes
pop,…) inondent
abondamment nos marchés ainsi que nos ondes radiophoniques et
télévisuelles où
la qualité de la langue laisse aussi grandement à
désirer.
Les
artisans de notre industrie culturelle vivent difficilement de leur
art. Le
marché québécois est petit et exige souvent des
investissements considérables
pour conquérir d’autres marchés ou publics, souvent
anglophones. Ceux qui
résistent à cette pression vivent misérablement et
l’État réduit les budgets
alloués à la culture et au soutien financier à ces
artisans. Le développement
et la promotion de la culture québécoise, enrichie par la
présence de plusieurs
ethnies qui donnent un visage renouvelé du Québec se
voient limités et même
étouffés.
L’éducation,
comme lieu par excellence
d’appropriation et
d’intégration de la culture, ne peut assumer son
rôle convenablement en raison
des ressources réduites et des orientations qui visent
d’abord l’acquisition de
connaissances techniques, pratiques et utiles répondant
prioritairement aux
exigences du marché du travail. Les cours et les formations
visant le
développement et
l’acquisition d’une
culture générale sont de plus en plus
éliminés ou exclus des programmes
d’enseignement.
Et les
valeurs promulguées par les médias (radio,
télévision, internet,…), loin
d’ouvrir à la dimension communautaire, enferment dans
l’individualisme, la
concurrence, la réussite rapide, le bonheur par la consommation
et les préjugés
qui renforcent les idéologies de droite et permettent
l’adhésion aux choix
politiques et économiques qui en découlent.
La réalité
ecclésiale
L’Église
institutionnelle québécoise n’échappe pas
à ce courant de droite. Notre Église
porte aussi le lourd poids d’un passé dominateur avec
lequel les contemporains
se situent en totale rupture. Confrontée à la fuite des
fidèles de ses lieux de
rassemblement, à la diminution du nombre de prêtres,
à la pénétration aux
diversités culturelles et religieuses de plus en plus
présentes et connues, aux
questions nouvelles de société qui ébranlent les
contenus et l’enseignement
traditionnel, à la mise en évidence de ses
incohérences entre son action et son
discours, elle recourt au réflexe du repli sur soi et sur ses
vérités immuables
pour marquer sa différence et sa spécificité.
Il faut dire
que le remplacement de l’enseignement religieux par un programme
d’enseignement
moral et de vie communautaire a donné un dur coup à notre
image
« traditionnelle » de l’école
québécoise qui assumait un relais entre
la religion, la foi, la société et l’Église.
Ce passage à la laïcité des écoles
a suscité bien des remous et des débats. Il mettait en
évidence une
transformation fondamentale de notre réalité
démographique et culturelle tout
en traduisant une brisure profonde entre la religion,
l’Église et la société.
Il est fascinant cependant de voir comment les rites religieux
catholiques,
pour plusieurs québécois francophones, demeurent un
élément d’identité culturel
fondamental. Le recours important aux rites de passages (baptême,
mariage,
funérailles,…) comme lieu de transmission de fondements
d’identité culturelle
nécessaire à tout individu en témoignent.
D’ailleurs un récent sondage fait par
un quotidien permet de constater que plusieurs personnes
s’identifiaient comme
chrétiens, certains ajoutaient catholiques, mais se disaient en
distance avec
l’Église et portaient une vision très individuelle
de leur vie de foi. Il
existe donc une relation pour le moins ambiguë entre la religion,
l’Église et
la société.
L’Église,
acculée à des ressources financières
insuffisantes, concentre son travail sur
la préparation sacramentelle et sur l’éducation de
la foi, particulièrement
pour les jeunes, qui a pour but, indirectement, de ramener
« les brebis au
bercail » ou, plus spécifiquement, augmenter le
nombre de personnes aux
célébrations dominicales. Les nouveaux outils de
formation véhiculent un
contenu et une image de l’Église qui est
dépassée et n’arrivent pas à répondre
aux interrogations et angoisses que portent les hommes et les femmes
d’aujourd’hui. Pourtant la recherche de sens et de
spiritualité questionne et
habite plusieurs personnes. Cette recherche conduit plusieurs personnes
dans
toutes les directions et dans toutes formes de courants religieux ou
philosophiques.
Toute
tentative, en dehors de l’institution, qui porte des germes de
vrai renouveau,
sans être discréditée, est souvent ignorée
et ne reçoit aucun appui,
encouragement ou soutien de la part des instances officielles de
l’Église. Les
mouvements laïcs autonomes comme les mouvements d’action
catholique autrefois
soutenus par les évêques et les diocèses se voient
les ressources financières
coupées. On a investi cependant des sommes importantes dans des
événements
comme les JMJ. Ces investissements ont aggravé la situation
financière de
certains diocèses qui ont dû procéder à des
coupures dans les budgets pastoraux
où la pastorale sociale a été la première
visée.
Au Québec,
les communautés religieuses, féminines en plus grand
nombre, se sont faites
reconnaître comme partenaires
essentielles des forces sociales de changements soutenant
financièrement les groupes
communautaires, en s’alliant à
leurs luttes et en développant un
discours crédible, même si spécifique, sur les
enjeux sociaux. Par la
Conférence Religieuse Canadienne secteur Québec (CRCQ),
elles mettaient en
commun des ressources pour intervenir et se garder dans la course tout
en
respectant leur réalité ainsi que les impératifs
de la diminution de leurs
effectifs et de son vieillissement. Une restructuration de la grande
CRC a fait
disparaître les sections régionales, a réduit les
ressources et le personnel
enlevant un point d’appui majeur pour une prise de parole
collective.
Des alternatives et des
forces porteuses d’espérance
Pour
pallier à la croissance de la pauvreté, nous avons vu
naître simultanément
plusieurs ressources caritatives et communautaires pour répondre
aux besoins
pressants des personnes en difficulté. Le nombre de soupes
populaires, de
comptoirs vestimentaires, de centres de distribution de denrées
périssables et non
périssables en provenance des surplus des marchés
d’alimentation, de centres
d’hébergement temporaires pour personnes en
difficulté ou itinérantes,… n’a
cessé d’augmenter. Marquant une certaine vitalité
de la fibre philanthropique
de la société québécoise, elle ne peut
régler l’origine structurelle de
l’appauvrissement, pouvant même indirectement la cautionner
tout en calmant la
conscience des donateurs.
Suite à un
travail de formation et de conscientisation, d’autres projets
sont initiés par
les personnes, familles et groupes qui vivent les situations de
pauvreté. Qu’on
pense ici aux cuisines collectives, aux groupes d’achat collectif
de denrées de
base périssables et non périssables, à
l’agriculture soutenue par la
communauté, aux coopératives d’habitation, aux
groupes d’échange, aux magasins
partage…Certains relèvent du travail d’animation de
quartier ou d’organismes
communautaires avec un objectif : répondre aux besoins mais
aussi d’être
des lieux de réflexion critique sur les causes des situations
d’appauvrissement
pour entrer et participer consciemment dans le mouvement de
résistance à la
logique mortifère du néolibéralisme.
Des projets à
caractère économique intègrent
les personnes souvent exclues du marché du travail pour rendre
des services de
proximité ou développer de nouvelles petites entreprises
(coopératives de
services domestiques, services de traiteurs, services de garde, service
de
reproduction de documents,…) et s’enracinent dans une
perspective d’économie
solidaire où la création de la richesse
s’évalue aussi sur la création de liens
sociaux et la protection de l’environnement. Il faut être
vigilants pour que
cette économie solidaire ne soit pas cantonnée comme une
économie de seconde
zone devrant offrir les services les moins
« payants » boudés par
l’industrie privée et délestés par
l’État. Le secteur de l’économie sociale
s’est donné des outils et des instances pour garder bien
vivante cette
vigilance.
Même si
depuis les deux dernières années, on a perdu quelques
batailles politiques,
nous avons assisté tout de même à des
démonstrations de notre capacité de
mobilisation. En voici des exemples : le travail du Collectif pour
un
Québec sans pauvreté qui a brisé des
préjugés et a gagné l’adoption de la loi
112; les 250 000 personnes de tous âges, dans les rues de
Montréal, par un
froid à fendre pierre, pour dire non à la guerre en
Irak : le mouvement
des Sans Chemises contre les coupures fédérales dans
l’assurance chômage ;
le rassemblement et aux actions concertées des forces
progressistes (syndicats,
groupes de femmes, organismes communautaires, associations
étudiantes,
association d’artistes,…) réunies au sein du
Réseau Vigilance pour résister aux
politiques néolibérales du gouvernement Charest; la plus
imposante
manifestation en matière d’environnement pour
s’opposer à la construction de la
centrale thermique dans le Suroît; la manifestation du 1er
Mai 2004
qui a réuni 100 000 personnes à
Montréal,…Ces réussites sont notre
garantie pour le futur, des marques de victoire de la
solidarité. Et les
mobilisations continuent…autour des luttes pour s’opposer
au projet de la loi
57 sur l’aide sociale, d’un forum populaire alternatif
organisé par le Réseau
Vigilance pour affirmer un autre choix de société que
celui mis de l’avant par
le gouvernement Charest à travers son Forum portant le
thème « Briller
parmi les meilleurs »,…
Ces rassemblements