Historique du CPRF

À l’origine, le CPRF a été connu sous le nom de CPMO, Centre de pastorale en milieu ouvrier. Fondé en 1970 et autonome de la hiérarchie de l’Église catholique, le CPMO a été le premier centre de formation pour des prêtres impliqués en milieux ouvriers et populaires au Québec. Une formation semblable était dispensée en Europe auparavant. 

Déjà résolument à gauche, le CPMO s’inspire de l’expérience européenne pour développer une formation «en résidence» de plusieurs semaines. Les notions de sociologie et de théologie se confrontent au marxisme et à la théologie de la libération dans l’expérience concrète vécue par des prêtres dans des quartiers populaires et des usines du Québec. 

Années 70 – Soutien à l’émergence d’une Église populaire[1] au Québec 

En 1975, le CPMO s’incorpore pour devenir une corporation sans but lucratif. D’un programme de formation de 12 semaines, il passe à des formations de fins de semaine offertes aussi en région. Son membership et son action s’élargissent aux agents de pastorale et aux permanentEs de l’action catholique, prêtres, religieux ou laïcs. Il vise à former des leaders, des multiplicateurs de l’action sociale en milieu ouvrier et populaire. 

Reconnu pour son rôle de leadership dans le rassemblement d’une Église populaire et de gauche au Québec, le CPMO a soutenu l’implication et l’analyse de centaines de militantEs chrétienNEs dans les mouvements sociaux partout au Québec. Très proche des courants marxistes de l’Église populaire d’Amérique latine, il a travaillé à la valorisation d’un savoir populaire et soutenu l’éclosion des «communautés ecclésiales de base», nouvelle forme de rassemblement des chrétienNEs désireuxSES d’expérimenter des pratiques signifiantes de célébration en dehors des murs des églises.

Années 80 – Nouvelles alliances dans une société de plus en plus sécularisée 

Porteur de l’analyse féministe, mais avec une approche valorisant l’histoire des femmes du milieu populaire, le CPMO a été l’instigateur, avec d’autres groupes, des «Jeudis de l’histoire des femmes» et du Réseau féministe populaire. 

 « En 1985, le Réseau féministe populaire a été un groupe où je pouvais parler de mon vécu, de mes conditions de vie en tant qu’épouse, mère, femme séparée, militante,… J’aimais beaucoup écouter le vécu de chacune. Ça m’a permis de prendre conscience que nous étions presque toutes opprimées et exploitées dans un système capitaliste fait par les hommes et pour les hommes. (…)

J’ai eu l’occasion de connaître et surtout d’écouter des femmes extraordinaires impliquées chacune dans son domaine ou son syndicat pour défendre la cause des femmes : Madame Simone Monet-Chartrand, Madame Madeleine Parent et Madame Léa Roback. Elles étaient très acharnées et convaincues de leur cause. Leur but était de faire prendre conscience aux femmes de l’exploitation, de l’injustice, de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Ces femmes de cœur, de courage, de justice et d’action ont su tracer la route et défendre les droits des femmes de leur époque, tout en développant une grande solidarité. »*

* Rollande Touchette, Vie de femme, vie de militante, Les cahiers de la conscientisation, vol 13, p. 31-32.


En collaboration avec les éditions Paulines, c’est durant cette décennie que le CPMO lance la collection Déclic, des livres de vulgarisation de la bible dans la perspective de nourrir le lien entre la foi chrétienne et l’engagement pour la justice sociale.  De 1988 à 2007, il y a eu parution de vingt titres différents.
 

Pendant ces années, le CPMO organisait deux sessions annuelles, une sur la conjoncture et l’autre sur la foi. Ces sessions sont l’occasion de promouvoir la défense de grands principes sociaux et l’organisation d’une résistance sociale : libre-échange, politiques sociales, travail, violence faite aux femmes. Déjà à cette époque, le projet de société du CPMO, tel qu’exprimé dans sa pratique de formation est caractérisé par l’éducation populaire autonome, soit un souci de respecter les pratiques et la culture des hommes et des femmes de milieu populaire. Il s’inscrit dans une perspective anticapitaliste et socialiste, nationaliste et indépendantiste, féministe et enfin, internationaliste.

La volonté de toujours rester collé à la conjoncture québécoise assure la pertinence des analyses du CPMO et l’amène à faire des passages importants, au même rythme que la société québécoise. Ainsi, dans les années 80, l’expertise du CPMO comme centre de formation est confirmée en milieu populaire «non-chrétien» : plus de 63% des personnes participantes à ses formations ne s’identifie pas au courant chrétien progressiste de transformation sociale. 

Ce passage, qui s’étale dans le temps, reflète la conjoncture particulière du Québec d’alors et sa transformation jusqu’à aujourd’hui. En 1970, le monde religieux québécois, ébranlé par le Concile Vatican II et par la Révolution dite tranquille, traverse une crise du sacerdoce et de la vocation religieuse. Comme on dit au Québec : « ça sort à pleines portes des presbytères et des couvents ». Par ailleurs, c’est aussi l’ensemble de la société québécoise qui est bouleversée par la Révolution tranquille caractérisée, entre autres, par l’entrée rapide du Québec dans la modernité. 

Questionnant sa pratique et solidaire de ce passage d’une société de type religieux et relativement uniforme au plan culturel à une société en mode rapide de sécularisation et très diversifiée, le CPMO élargit son champ d’intervention aux différents groupes sociaux engagés pour le respect de la dignité humaine et la justice sociale. 

Années 90 – Un projet de société, ça presse ! 

Le CPMO a été membre de plusieurs coalitions dans son histoire. À la fin des années 80 et au début des années 90, une centaine de groupes communautaires, syndicaux et féministes se rassemblent au sein de Solidarité populaire Québec (SPQ). Deux commissions populaires itinérantes ont été le carburant de la coalition. Dès 1987, SPQ initie une première Commission populaire itinérante sur le désengagement de l’État. Puis, en 1992, suivra une seconde Commission populaire sur le Québec qu’on veut bâtir qui rencontrera plus de 1400 personnes et près de 350 organismes partout au Québec. Ces commissions constituaient autant d’étapes devant conduire à l’élaboration de la Charte d’un Québec populaire. SPQ s’en prend aux politiques néolibérales et mène « des actions en commun sur des dossiers qui rejoignent nos intérêts communs et qui sont d’envergure québécoise ou pancanadienne »[2]. 

C’est au cœur de cette mouvance que le CPMO décide d’organiser le colloque de 1993, Un projet de société…

ça presse! Celui-ci réunira plus de 450 personnes d’horizons et de pratiques diversifiés. Les réflexions du colloque porteront sur des perspectives d’actions communes. C’est afin de préparer les personnes à ce colloque qu’une session de formation sur le projet de société à bâtir, session que SPQ recommande à ses membres, est offerte aux quatre coins du Québec. Elle sera donnée plus d’une trentaine de fois à plus de 600 personnes. Un cri unanime monte alors des régions visitées : un projet de société, ça presse, qui deviendra le thème du colloque. Les gens expriment clairement une volonté de passer d’un mode «réactif et défensif» des acquis sociaux à un mode «réflexion et proposition» d’un autre projet de société. C’est, entre autres, pour cette raison que les réflexions du colloque porteront sur les perspectives d’actions communes. En émergera des thèmes de formation comme la fiscalité pour démystifier le discours extrêmement alarmiste de l’époque sur le poids de la dette[3]; la précarisation du travail; la militance politique; la mondialisation des marchées et des solidarités. 

L’option féministe n’est pas en reste puisque le CPMO participe activement à la tournée nationale de la session Violence en héritage, une collaboration du Réseau des Répondantes diocésaines à la condition des femmes en Église et du Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec. Cette session, un gain âprement gagné par des féministes chrétiennes impliquées en Église, a été offerte partout au Québec. Elle a permis des discussions libératrices pour de nombreuses femmes et une importante sensibilisation à cette question dans les milieux ecclésiaux. 

À partir des années 90, de nombreux regroupements et réseaux suscitent des événements forts et signifiants dans la lutte pour la justice sociale. Cette mouvance, à laquelle s’associe le CPMO, va permettre d’insuffler une nouvelle cohésion au sein de la société civile et des mouvements sociaux progressistes : la Marche du pain et des roses    

de 1995, le Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté, le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC). Ces grandes mobilisations se poursuivront dans les années 2000 avec la Marche mondiale des femmes (2000), le Sommet des peuples de 2001 à Québec, le mouvement contre la guerre en Irak, D’abord solidaires; le Réseau de vigilance; le grand rassemblement du 1er mai 2004; la coalition « J’ai jamais voté pour ça  », la grève étudiante de 2005, le printemps érable, etc. Le CPMO y est présent, il en fait la promotion lors de ses sessions de formation en région et il y apporte sa compétence en éducation populaire autonome pour la production d’outils pédagogiques. 

La question nationale étant toujours présente dans ses préoccupations, le CPMO a organisé plusieurs soirées publiques pour démystifier les enjeux et aider les groupes et les personnes à prendre position dans le cadre du référendum de 1995 et des deux tentatives d’Accord (Lac Meech et Charlottetown) qui l’ont précédées.

Années 2000 

Au tournant des années 2000, le CPMO lance un vaste chantier de réflexion sur le sens de l’engagement social. Pendant plus de 10 ans, le CPMO a parcouru plusieurs régions du Québec pour animer des tables rondes, des démarches et des outils sur la question. Il voulait se mettre  à l’écoute de ce qui crée du sens et donne du souffle

aux personnes et aux groupes engagés dans des projets et des luttes pour transformer la société. Ce travail a permis la production du rapport De l’indignation à l’espérance, la création de deux sessions de formation et d’une superbe boîte à outils, Du vent dans les voiles !, qui proposent 20 outils, prêts à animer dans les groupes pour soutenir la motivation et la mobilisation. Mais ce travail a surtout permis au CPMO d’intégrer de façon plus structurée dans sa pratique les deux axes historiques de sa mission : la formation et le ressourcement. 

En 2005, après plusieurs années d’hésitation et un beau processus de consultation et de décision avec son réseau et ses membres, le CPMO change de nom. Il quitte son nom d’origine, Centre de pastorale en milieu ouvrier et devient le Carrefour de participation, ressourcement et formation, CPRF

Ce nom représente mieux la réalité de son travail aujourd’hui :

-   encourager la participation à la transformation sociale;

- permettre aux militantEs, aux membres et aux travailleursSES des différents mouvements sociaux de se ressourcer dans leur engagement;

-  offrir des formations d’éducation populaire autonome qui permettent l’analyse des enjeux de société à partir du point de vue de la justice sociale.

Ce nouveau nom prend acte aussi du passage du CPRF vers une laïcité plus affirmée depuis les années 1990. Si certaines de ses activités répondent aux besoins de réflexion et de célébration plus spécifiques des chrétienNEs progressistes, la très grande majorité de ses activités n’ont aucune connotation religieuse, notamment ses sessions de formation. 

La décennie 2000 marque l’accentuation des politiques néolibérales par les gouvernements en place. Le CPRF choisit alors des thèmes pour ses formations qui touchent la défense des droits, la privatisation du bien commun, dont notre système de santé, l’écologie et la mobilisation sociale. À partir de certaines de ses formations, il développe des trousses de formation «clé en main» pour permettre une plus grande accessibilité des contenus et de sa pédagogie à l’ensemble des régions du Québec. Il partage ainsi son expertise en éducation populaire autonome. 

Dans toute son histoire, le CPRF a toujours été soucieux d’offrir des occasions pour des parents de transmettre le

goût de l’engagement social à leurs enfants. Les jeunes étaient bienvenus aux colloques du CPMO et une démarche était prévue pour eux. Depuis 2001, le CPRF organise chaque année une fin de semaine de partage et de réflexion (24 heures des jeunes) sur un thème social pour des jeunes de 6 à 17 ans.

Chaque année, dans ce camp, des jeunes font l’expérience de la solidarité, du partage, du projet d’une société centré sur la dignité des personnes. Chaque année, des parents transmettent, dans l’action, des valeurs sociales importantes à leurs jeunes et fabriquent pour eux un objet qui reconnaît leurs forces et leur qualité dans l’implication sociale. Chaque année, le CPRF joue son rôle fondamental de soutenir l’engagement social et forme une relève précieuse pour l’avenir du monde !
 

En 2001, à l’occasion d’une nouvelle traduction de la bible par des exégètes progressistes et rédigée par des écrivainEs professionnelLEs, le CPRF lance les Lectures publiques de la bible, une activité permettant de relire ces textes anciens à partir d’un regard politique et sociologique sur le contexte où ils ont été écrits. Cette relecture inspirante permet de nourrir l’engagement social en nous questionnant sur ce qu’ils ont à nous dire aujourd’hui. 

Membre du Collectif pour un Québec sans pauvreté depuis sa fondation, le CPRF a toujours été très actif au sein de cette coalition. Responsable du réseau montréalais pendant quelques années et membre de l’exécutif, le CPRF a contribué aux nombreuses campagnes et plans d’action du Collectif pour faire progresser la lutte à la pauvreté au Québec. Depuis sa création, le CPRF est également membre de la Coalition opposée à la privatisation et à la tarification des services publics où il amène sa contribution et son expertise en éducation populaire autonome pour faire reculer les politiques néolibérales des gouvernements en place. 



Au cours de cette décennie, le CPRF a également resserré ses liens avec le MÉPACQ (Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec). Devenu membre auxiliaire, il a collaboré à l’élaboration des outils de la campagne 100 détours pour changer le monde et ceux de la session Pour un monde de justice et d’égalité, choisir l’éducation populaire autonome. Le colloque du MÉPACQ en 2012 Partir des gens pour changer le monde sur l’éducation populaire autonome (ÉPA) a été un autre moment fort de collaboration entre nos deux organisations. Le CPRF y a animé la soirée d’ouverture sur l’apport de l’ÉPA à l’histoire des luttes sociales à partir de la symbolique des cordes à linge. 

Enfin, depuis 2010, le CPRF partage son expertise en éducation populaire à travers le web 2.0. Il a créé un site web pour faciliter le partage d’outils d’ÉPA sur lequel se trouve aussi un guide pédagogique en ÉPA. Le CPRF vise ainsi à promouvoir et à soutenir l’intégration des pratiques d’éducation populaire autonome dans le quotidien des organismes communautaires au Québec.



[1] En opposition à l’Église catholique traditionnelle très hiérarchisée, développement d’un type d’Église plus communautaire et engagée politiquement dans les enjeux de société, inspirée de la théologie de la libération et constituée de petites communautés ecclésiales de base.  

[2] Solidarité populaire Québec, Le Québec qu’on veut bâtir. Rapport de la Commission populaire itinérante, Les publications de la maîtresse d’école inc., s.l., Août 1992, Annexe III, p. Q.

[3] Nos gouvernements néolibéraux nous avaient plongés en pleine restructuration de la fiscalité gouvernementale avec réduction de la taille de l’État, diminution de la progressivité de l’impôt, augmentation de la taxation, …