
Sens et engagement social
Depuis plus de 10 ans, le CPRF a entrepris un vaste chantier de réflexion sur les façons de nommer et de vivre le sens de l’engagement social par les personnes et les groupes engagés dans la transformation sociale pour plus de justice et d’égalité.
Différentes démarches proposées ont permis à plusieurs de prendre le recul nécessaire pour voir les gains humains, de solidarité et de dignité obtenus dans le processus de l’engagement social et de renommer ce qui est au cœur de leur motivation à croire qu’« un autre monde est possible ».
Ce vaste chantier de réflexion animé par le CPRF depuis 1999-2000 a permis de dégager cinq éléments de sens qui sont au coeur de ce qui alimente l’engagement social : la perspective historique de nos luttes et de nos engagements; les valeurs individuelles et collectives que nous portons; les appartenances que nous y développons et qui créent de vastes réseaux de solidarité; les processus porteurs de dignité et de prise en charge libératrice de sa vie et de sa société vécus dans l’engagement social; le projet de société qui garde vivant l’espoir de la transformation.
Les cinq textes qui suivent nous permettent de partager les réflexions et les questions portées par les personnes engagées socialement qui ont participé à ce vaste chantier.
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Louise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
L'HISTOIRE comme élément de sens de l'engagement socialLouise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
Des valeurs au coeur de nos vies et de notre projet de sociétéLouise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Christine Bernier
Des appartenances qui donnent du souffleLouise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif et Guy Fortier
Au coeur du processus de l'engagement socialLouise Lafortune avec la collaboration de Nelson Tardif, Guy Fortier et Marie-Iris Légaré
La part du rêve !* * * * *
L’HISTOIRE comme élément de sens de l’engagement social
Dans sa démarche sur le sens de l’engagement social, le CPRF a dégagé cinq éléments au cœur de l’engagement social qui sont porteurs de sens et de souffle pour les personnes engagées : notre histoire collective ; les valeurs que nous portons ; les appartenances développées et entretenues dans l’engagement ; les processus qui nous transforment et qui redonnent du pouvoir sur nos vies et sur notre société ; le projet de société que nous portons et que nous essayons de vivre dans nos groupes.
De ces cinq éléments, nous vous présentons aujourd’hui celui de l’HISTOIRE en proposant quelques repères de sens autour de cet élément. L’engagement social contribue à donner un sens, une orientation à l’histoire. Il aide à faire évoluer l’humanité vers une vie en société fondée sur l’équité, la justice et le respect de la dignité des personnes et de la nature. D’un autre côté, prendre le temps de jeter un regard sur nos histoires personnelles et collectives donne du sens, du souffle à l’engagement social. Comme les deux côtés d’une médaille qui lui donnent tout son pesant … d’histoire.
1. S’approprier l’histoire
Nous avons tous et toutes appris l’histoire à l’école. Mais l’histoire apprise, c’est celle écrite et interprétée par les autres. S’approprier l’histoire, c’est se la raconter, se dire les victoires et les échecs, les passions qui nous ont soulevés, les événements vécus ainsi que les hommes et les femmes qui les ont façonnés. C’est interpréter ensemble l’histoire, à partir de nos valeurs et de nos partis pris. Cela change le regard sur l’histoire. «De quelle histoire parle-t-on ?» S’approprier l’histoire aide à comprendre notre présent. S’approprier l’histoire, c’est écrire notre propre histoire, c’est devenir «AUTEUR DE NOTRE HISTOIRE».
Devenir auteur de notre propre histoire, c’est prendre conscience que «c’est nous qui faisons l’histoire». Sans les gestes de solidarité que nous posons au quotidien, sans nos mobilisations dans les luttes locales et nationales pour défendre les droits humains, l’environnement ou la paix, sans les coalitions et les concertations que nous développons, l’histoire ne serait pas la même. L’engagement social permet de créer l’histoire et donne corps à notre projet de société. Le plus bel exemple est sans doute la lutte des femmes, une de celles qui a «changé le cours de l’histoire» et transformé en profondeur les rapports privés et sociaux au XXe siècle.
Dans la démarche proposée par le CPRF, l’histoire était présentée sous la forme de grandes portées musicales. Les personnes participantes étaient invitées à prendre connaissance des grands événements de l’histoire communautaire, sociale, économique et politique des 40 dernières années aux plans québécois et international. Elles étaient aussi invitées à faire l’histoire de leur groupe et de leur région et à la situer dans ce grand portrait historique. Enfin, chaque personne se situait elle-même en nommant l’événement déclencheur de son engagement social et en le situant sur les portées historiques. On a ainsi permis aux gens de saisir que chaque personne, chaque groupe, chaque région est partie prenante de l’histoire. Chaque action, chaque geste réalisé dans notre engagement social est comme une suite de pas qui s’inscrivent dans une histoire, la nôtre et dans l’histoire collective des luttes sociales. L’histoire n’est pas en dehors de nous. Nous sommes au cœur de l’histoire.
2. L’histoire, une inspiration qui donne du sens
«On ne part pas de zéro, on est inspiré par quelque chose !» L’histoire est un élément de sens au cœur de l’engagement social parce qu’elle donne une perspective à nos actions. Elle permet de prendre conscience que d’autres avant nous ont fait avancer les causes et les enjeux que nous portons, à leur façon parce que confrontés à des conjonctures particulières. Nous avons pris le relais d’autres personnes dans l’histoire. Nos actions d’aujourd’hui, même différentes et reliées à de nouveaux enjeux, s’inscrivent dans une continuité. Voir le chemin qui a été fait est valorisant, motivant. Pensons aux avancées en égalité des noirs, marquées dernièrement par l’arrivée d’Obama à la présidence des États-Unis.
L’histoire demeure un témoin de notre évolution et un support à notre espérance en un monde différent, plus juste et égalitaire. Elle permet alors de saisir l’importance de l’aujourd’hui tout en nous révélant que le défi de faire advenir le projet de société que nous portons transcende le simple temps de notre existence humaine. On nourrit alors une confiance en l’avenir qui dégage une perspective et favorise une créativité pour aujourd’hui en gardant le cap sur l’horizon de transformation sociale attendue.
3. L’histoire qui nous outille
L’histoire est un formidable outil de compréhension de notre réalité qui stimule l’éveil de la conscience. Mais réfléchir à son histoire permet aussi de développer des capacités, des habiletés utiles dans l’action communautaire et l’éducation populaire autonome. C’est prendre le temps de s’arrêter pour jeter un regard en arrière, évaluer le chemin parcouru, faire des bilans, identifier les forces en présence qui la font bouger, les actrices et les acteurs qui y agissent et leurs stratégies. L’action devient ainsi plus éclairée. Regarder l’histoire et nommer les embûches rencontrées, les erreurs de parcours, les pas, les gains faits au fur et à mesure des luttes menées permettent de mieux voir le prochain pas à faire. Nos stratégies d’action se précisent et gagnent en efficacité parce que le regard sur l’histoire permet d’apprendre de ses bons coups et de ses erreurs. Collectiviser les difficultés et prendre du recul par rapport à celles-ci, c’est établir un rapport à la transformation sociale qui s’inscrit dans le temps et donc dans l’histoire. Situer nos actions dans une histoire comme étant la suite de quelque chose donne une profondeur à l’analyse et une perspective qui dépasse l’espérance d’une seule vie.
4. L’histoire, le passage d’un relais intergénérationnel de sens
Prendre le temps de se dire, de se raconter l’histoire, nos histoires de luttes collectives crée un rapprochement intergénérationnel fécond où des plus jeunes se situent dans l’histoire des luttes sociales et reçoivent le relais de personnes militantes plus âgées. Plus que le passage d’un relais d’action, c’est le passage d’un relais de sens. «Voir des personnes qui ont duré dans l’engagement renforce mes convictions profondes, surtout qu’elles ont souvent été au cœur des grands changements. L’exemple de ces gens m’inspire.» Les témoins et les modèles sont importants. Plus que des événements à raconter, il y a une rencontre.
Connaître son histoire est un élément fondamental d’identité pour évoluer. «Il faut savoir d’où on vient pour avancer.» Se situer dans l’histoire est important parce que cela permet de rester en contact avec ses racines. Aucun arbre, aucune plante déracinés ne survivent plus que quelques jours. Nous ne pouvons faire table rase de l’histoire. L’histoire comme source de sens est d’autant plus importante que nous vivons dans une culture du court terme qui montre peu de respect pour le temps, passé, présent et à venir. Jusqu’à déclarer la fin de l’histoire (!) comme le disait Francis Fukuyama. Dans notre économie financière mondiale néo-libéralisée, le long terme est de 48 heures. Le temps est une denrée rare.
5. Des défis face à l’histoire dans nos groupes
- Faire mémoire parce qu’on ne repart jamais de zéro.
La vie dans nos groupes est une suite d’actions trépidantes et ce qui est souvent mis de côté, c’est le temps pour écrire nos histoires. On fait des retours, des bilans, souvent rapidement et on garde peu de traces des stratégies utilisées, des difficultés rencontrées des gains, des petites victoires. Prendre le temps de connaître, dire, analyser, écrire nos histoires collectives aide à rester fidèle à l’appel du départ. Il est bon de retourner à l’histoire quand une nouvelle action se prépare pour ne pas répéter les mêmes erreurs, pour s’inspirer et aller plus loin. Car l’histoire prend son temps pour advenir. Au sortir de la marche «Du pain et des roses», la déception était au rendez-vous devant les faibles gains obtenus en regard des dix revendications portées. Pourtant, une nouvelle évaluation faite 10 années plus tard montre que des gains substantiels ont été fait par rapport à chacune de ces revendications. Loin d’être une perte de temps, ce regard en arrière est souvent positif et mobilisant.
- Faire de la place aux jeunes.
Faire de la place aux jeunes (et aux nouveaux militants-es parfois moins jeunes) est un défi d’autant plus actuel qu’une pénurie de main d’œuvre est à prévoir d’ici quelques années dans le milieu communautaire. Il y a un donc un enjeu à transmettre l’histoire de nos groupes, l’histoire du communautaire et des luttes sociales pour que notre mouvement demeure animé du souffle de la transformation sociale.
Toutefois, s’inspirer de l’histoire ne veut pas dire faire pareil. Faire de la place aux jeunes, c’est aussi relativiser nos façons de faire. Les modes de militance et d’action ne sont pas les mêmes aujourd’hui. Les jeunes permettent d’évoluer. Encore faut-il leur laisser la marge de manoeuvre pour le faire et ne pas être éteignoir.
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Des valeurs au coeur de nos vies et de notre projet de société
Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (élément traité dans le bulletin du CPRF de juin 2009), les valeurs que nous portons, les appartenances que nous développons, les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir. Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément des valeurs.
Les valeurs, des repères de sens dans nos vies
Plusieurs valeurs sont au coeur de notre être et touchent plusieurs dimensions de notre vie. Si, par exemple, la valeur de l’intégrité est importante pour nous, elle sera présente dans la famille, dans les amitiés, dans le travail. Les valeurs prennent corps et force dans nos vies et nous permettent de bâtir une cohérence, une qualité d’être. On dira de ceux et celles qui arrivent à bien incarner les valeurs profondes qu’elles portent au cœur de leur vie qu’elles sont des « personnes de valeurs ».
Nous pourrions débattre longuement du mot valeur et des différentes définitions qui peuvent y être accolées. Le Petit Robert en donne plusieurs dont celle-ci qui concerne notre propos : «ce en quoi une personne est digne d’estime (quant aux qualités que l’on souhaite à [l’être humain] dans le domaine moral, intellectuel, professionnel). » Et on doit ajouter social. Le courage est une valeur morale importante que bien des personnes avec qui nous sommes solidaires véhiculent dans leur vie tous les jours pour assurer leur survie et leur dignité mais ce n’est pas une valeur sociale à proprement parler. Notre démarche nous a amenés à nous rendre compte que les valeurs portées dans l’engagement social sont nécessairement des valeurs qui réfèrent à l’autre, à autrui. «En tant que valeurs, les valeurs sociales sont des qualités ; en tant que sociales, elles concernent autrui. (…) les qualités qui habilitent un individu à vivre en société.» Nos valeurs nous aident à développer un rapport à l’autre qui participe à construire une humanité qui reconnaît les droits fondamentaux à la vie et à la dignité et qui reconnaît que «Chaque personne a une valeur.» Le qualificatif «social» est également significatif car il appelle à la responsabilité reliée au pouvoir politique, défini comme «relatif à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans une société organisée.» Nos valeurs sociales devraient nous engager sur le terrain de la lutte sociale pour que l’organisation et l’exercice du pouvoir politique reflète ces valeurs sociales.
Au premier rang des valeurs nommées lors de nos tournées arrive la justice sociale, à laquelle est très souvent associée la solidarité. Vient ensuite le respect, surtout le respect de la dignité humaine, l’égalité, l’équité, le partage, l’entraide, la fraternité, l’ouverture, l’amour de la vie, … Ces valeurs deviennent des repères. Ce qui nous fait dire OUI à des projets qui portent ces valeurs, OUI à un idéal de vie en société. Ce qui nous fait aussi dire NON à l’injustice, NON aux inégalités systémiques qui touchent les femmes, NON à la violence et à la guerre, … Les valeurs au cœur de notre vie sont le moteur de notre indignation. «Quand il y a des injustices, ça bouille tellement en dedans qu’il faut faire quelque chose.» L’image utilisée pour illustrer les valeurs dans la démarche «Ça nous touche… on bouge !» était celle des rames qui nous propulsent dans le courant de l’engagement social, qui nous permettent de nous diriger dans le courant, de le remonter parfois et d’éviter les écueils.
Faire des choix en cohérence avec ses valeurs
Ces valeurs nous amènent à ne pas nous fermer les yeux sur toutes les logiques qui engendrent de l’exclusion, de l’exploitation, de l’oppression et de la destruction. Il y a une radicalité qui accompagne ces valeurs et nous fait choisir la vie et rejeter tout ce qui la bafoue d’une manière ou d’une autre. Ces valeurs au cœur de nos vies nous amènent à faire des choix. Porter ces valeurs m’amène à côtoyer des personnes et à m’inscrire dans un groupe qui poursuit cet idéal. Combien d’entre nous ont fait le choix d’œuvrer au sein du mouvement communautaire où ce qui prime est l’avancement des droits et non pas l’avancement personnel, malgré l’insécurité financière qui l’accompagne souvent. Parce que l’engagement social au nom de ses valeurs nourrit aussi l’espoir. L’espoir d’une société meilleure certes mais qui s’incarne dans les petits pas faits au quotidien, les reprises de pouvoir sur sa vie et sur sa société. «Voir des pousses, un peu de ce que j’ai semé, contaminé, avoir un rayonnement. Ça ne se peut pas qu’on rame dans le vide pendant des années, il y a quelque chose qui se passe quelque part.»
Ou comme le disait les personnes participantes à la démarche «Ça nous touche… on bouge !», elles permettent «d’axer sa vie sur l’amélioration», «donner la chance aux gens d’améliorer leurs conditions», «travailler à améliorer les conditions de vie des femmes».Souvent, nos valeurs nous engagent sur la voie de la marginalité, face à nos familles par exemple, non parce que nous désirons être marginaux mais parce qu’elles nous obligent à être à contre-courant des valeurs dominantes de notre société que sont la compétitivité, la performance, l’individualisme, l’égoïsme. Elles nous engagent à «être avec» les personnes appauvries, exploitées et dominées par le système capitaliste en place, à se laisser interpeller par l’autre et à ne pas accepter les injustices.
Ce sont ces valeurs et la «pratique de ces valeurs» qui donnent un sens à nos vies. Le mot valeur prend alors un second sens. «Ce qui fait que la vie vaut d’être vécue ; ce qui donne un sens à la vie» . Ce qui a de la valeur pour nous devient alors une cause : lutter contre la pauvreté permet de vivre la valeur de la justice, améliorer les conditions de vie des femmes permet de vivre la valeur de l’égalité, etc.
Les valeurs collectives
Les valeurs individuelles deviennent des valeurs collectives quant elles sont partagées par un groupe, une organisation. Partager des valeurs donne plus de force au mouvement de la transformation sociale et à ses différents courants que sont la lutte à la pauvreté, le féminisme, l’altermondialisme, les droits humains, le syndicalisme, etc. L’image que nous utilisions dans la démarche «Ça nous touche … on bouge !» pour illustrer les valeurs collectives était celle des voiles. Plus puissantes que les rames, les voiles nous permettent d’aller plus loin et plus vite dans le courant de la transformation sociale. Elles permettent de garder le cap sur notre projet de société.
Les façons de partager les valeurs individuelles sont multiples, comme nous l’ont dit les personnes participantes à la démarche «Ça nous touche… on bouge !» : engagement avec, travail d’équipe, rencontre, échange, attention aux personnes, dans l’amitié, dans l’appartenance à une communauté, dans la transmission à ses enfants et à la relève, dans la sensibilisation, la discussion, l’information. Le dénominateur commun de tous ces moyens, c’est l’action, le vrai témoin des valeurs. «C’est l’activité qui manifeste les qualités.»
Les valeurs communes
Elles deviennent des valeurs communes quand elles sont intégrées et effectives dans le projet de société. Les valeurs mises au cœur d’un projet de société témoignent de l’avancement d’une civilisation. «De même que les valeurs humaines font l’être humain en santé corporelle, morale, intellectuelle et spirituelle, ainsi les valeurs sociales, (…), feront la société en santé, la société saine. Et la société saine fonctionne bien (elle guérit bien, elle instruit bien, elle loge bien) comme fonctionne bien l’individu en santé (il digère bien, il dort bien, il entend bien).» Les valeurs communes s’incarnent dans des institutions publiques et démocratiques qui mettent en place des politiques sociales et des services publics cohérents, en lien avec ces valeurs. «Ce qu’on réalise ensemble dans une société civile s’appelle […] le bien commun. »
Les valeurs communes sont des aspirations, un idéal de bien commun vers lequel la société tend. Elles peuvent être clairement reconnues mais pas encore totalement effectives. Le débat sur les accommodements raisonnables a permis d’affirmer clairement l’égalité des hommes et des femmes comme une valeur commune de la société québécoise. Pourtant bien des pas restent à faire pour accéder à une réelle égalité.
Chaque individu, chaque groupe, chaque société a une échelle de valeurs. Les mouvements sociaux se battent pour que les valeurs de justice sociale, d’égalité, de respect de la dignité humaine soient les valeurs situées au haut de l’échelle de notre société. D’autres, nos leaders politiques et les grands financiers qui ont le pouvoir économique et politique, ont une échelle de valeurs qui fait de l’humain un instrument de leur pouvoir. Au-delà de leurs discours qui reprennent parfois les valeurs de solidarité, de justice et d’égalité, les actions mises en place montrent clairement que leur échelle de valeurs ne place pas la dignité humaine dans leurs valeurs prioritaires. La question des valeurs n’est pas anodine. Elle indique clairement le sens des projets de société qui nous sont proposés, de l’ordre mondial qu’on nous impose. Il y a là un critère de discernement et d’analyse incontournable. Ce n’est pas le seul mais il est central. Les valeurs individuelles déterminent les contours des êtres humains que nous voulons devenir. Les valeurs communes déterminent les contours du projet d’humanité que nous voulons vivre.
Prendre le temps de nommer, de redire et de partager ensemble les valeurs qui nous mettent en action n’est pas du temps perdu. En faire l’économie dans nos projets, c’est les amputer de ce qui en est le cœur. Lors des tournées «Ça nous touche… on bouge !», les personnes participantes ont confirmé qu’y revenir ensemble rebranchait sur le sens qui nous permet d’enfiler nos souliers le matin pour faire d’autres pas vers un projet de société commun
Citation d’une personne participante d’une table ronde , tiré du rapport de tournée sur le sens de l’engagement social De l’indignation à l’espérance, CPRF, 2002, p. 46
Citation d’une personne participante d’une table ronde , tiré du rapport de tournée sur le sens de l’engagement social De l’indignation à l’espérance, CPRF, 2002, p. 45
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Des appartenances qui donnent du souffle
Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (bulletin du CPRF, juin 2009), les valeurs que nous portons (bulletin d’octobre 2009), les appartenances que nous développons, les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir. Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément de l’appartenance.
Les bateaux de la transformation sociale
Dans la démarche «Ça nous touche, on bouge !» l’appartenance prenait la forme d’un bateau .
Les paquebots du néolibéralisme (bateaux de croisières, navires marchands, sous-marins, navires de guerre, destroyers) créent des vagues tellement fortes qu’elles risquent de submerger et d’écraser l’humanité. Obnubilés par le faste de ces embarcations, plusieurs surfent sur leurs vagues et suivent leurs sillons dans l’illusion d’être du même voyage. Certains et certaines essaient de s’en sortir tout seul, de résister aux vagues et s’essoufflent de plus en plus. Plusieurs ne parviennent même plus à rester la tête hors de l’eau. Par contre, d’autres choisissent une embarcation collective pour se donner plus de force et réussir à sortir de ces vagues destructrices : un canot, un pneumatique de sauvetage, un rabaska, un radeau de fortune, un catamaran, un voilier, un remorqueur… Dans la formation, on «vire» les tables à l’envers. Elles deviennent les bateaux de nos appartenances. On cherche à regrouper sur un même bateau les personnes qui se sentent appartenir à un même courant de résistance et de transformation sociale : féminisme, lutte à la pauvreté, défense des droits humains, altermondialisme, syndicalisme, écologie, etc. Les courants sont multiples, les appartenances aussi.Si nos appartenances sont variées, certaines sont plus significatives pour nourrir notre engagement. Certains courants de la transformation sociale marquent notre parcours, nos agirs, notre humanité de façon plus intense. Dans une manifestation, même si on est solidaire de tous et toutes, on marchera derrière la bannière de ce qui nous mobilise le plus intérieurement. C’est une question d’affinités dans le partage autour d’une oppression commune, dans une vision similaire du travail à accomplir, dans la perspective d’un but commun à atteindre. Le bateau, c’est la gang avec qui on partage les mêmes valeurs, des actions communes, une mission collective.
L’engagement social, une part de notre identité
Nos appartenances permettent de construire notre identité. Plusieurs éléments sont au cœur de cette identité : notre famille, notre sexe, notre métier, notre nationalité, nos idées politiques… « L’appartenance sociale est une aspiration essentielle de l’humain. Elle lui procure un effet de reconnaissance et constitue un élément de son identité. L’appartenance est le signe d’un lien humain et d’une place parmi les autres.»
L’engagement social est une part de l’identité des personnes qui s’impliquent. Dans le processus de l’engagement social, les personnes développent leur identité dans des liens choisis consciemment qui se vivent dans un groupe, un organisme, autour d’un projet sur lequel on veut se donner une prise collective. Cette identité se construit par le partage de certaines valeurs, d’une vision du monde centrée sur la justice, l’égalité, la dignité des personnes et le respect de la vie sur la planète. L’engagement social permet de se reconnaître appartenir à un courant de fond, la conscience de partager un souffle commun de transformation sociale. Se reconnaître dans les autres qui portent des valeurs, une expérience semblable permet la rencontre de soi et la rencontre des autres. Sans cette rencontre, il n’y a pas d’humanisation possible.Des appartenances incarnées.
Pour être significatives, nos appartenances doivent être incarnées dans des relations vraies avec des personnes qui nous inspirent. Par exemple, se dire appartenir à la gauche peut être vrai mais trop large pour nourrir un réel sentiment d’appartenance. C’est désincarné. Dans l’appartenance, il y a un enracinement qui donne corps (des pieds et des mains) à ce qu’on porte comme projet de société. Il y a d’abord des personnes, des relations vraies, interpellatrices et inspirantes. « Le moteur pour moi, ça continue d’être les personnes qui vivent dans la pauvreté, dans la violence, qui ont vécu de multiples oppressions, qui ont des visages, qui ont des noms pour moi, qui sont mes amis-es. » Le fait d’avoir des groupes d’appartenance, des réseaux nous fortifie. Ces groupes et ces réseaux permettent de partager, de réfléchir, de se confronter, d’agir collectivement et de faire la fête dans cette longue marche pour faire surgir un monde différent. C’est dans la fête qu’on célèbre les avancées personnelles et collectives. La fête est une dimension fondamentale pour développer l’appartenance. Et les fêtes les plus réussies sont celles qui permettent de nommer le sens de ce qu’on vit ensemble.
Des appartenances qui mènent à l’action donnent du souffle. Ce ne sont pas des lieux d’enfermement. Une appartenance vivante, c’est une appartenance ouverte, qui ne possède pas «la vérité». Douter, se poser des questions, se remettre en question permet de rester ouvert aux autres, à la solidarité avec des mouvances plus larges. Les appartenances ne doivent pas être des sectes qui proposent des dogmes. Une appartenance ouverte permet de se désenclaver l’esprit. Elle fait entrer dans un processus qui nous fait bouger intérieurement et extérieurement. Une appartenance qui ne nous laisse pas tranquille est une appartenance dynamique qui nous amène à évoluer, à aller de l’avant, à se faire confiance.
Se reconnaître et être reconnu
Les appartenances sont également des lieux de réalisation de soi. On y découvre des forces, des capacités qui nous révèlent des parties de nous-mêmes qui nous étaient inconnues. Parler devant un groupe, accueillir et écouter d’autres personnes, écrire des textes, animer des rencontres, apporter des idées éclairantes, mettre à profit des habiletés et développer de nouvelles expertises sont autant de gestes qui permettent de reconnaître sa valeur comme personne. Ces capacités et ces qualités prennent toute leur force quand elles sont reconnues par les autres. «Appartenir, c’est en effet découvrir que je m’actualise en lien avec d’autres personnes, que j’ai une part irremplaçable à exercer dans les groupes auxquels j’appartiens; que dans ces groupes, je dois tenir compte de l’autre, de ce qu’il est, de ce qu’il pense, de ce qu’il peut apporter, qu’ensemble nous pouvons construire, créer, mettre en oeuvre des projets qui puissent servir la collectivité.»
C’est pourquoi une dimension importante de l’appartenance, c’est la reconnaissance des réalisations personnelles et collectives. Pour durer dans l’engagement, la reconnaissance des autres est essentielle. C’est un aspect qui n’est pas à négliger dans nos groupes. Une participante à l’une des tables rondes de la tournée nationale sur le sens de l’engagement social en 2000 l’exprimait clairement : «Avoir la capacité de faire mes propres choix. Me dire que je suis capable. Ce qui me fait continuer, c’est de me sentir capable, de dépasser mes peurs. (…) La confiance des autres envers moi. Ils m’ont donné ma chance.»
Pour dépasser la peur du changement
Cette citation fait ressortir que la peur du changement, qui est inhérente à la transformation sociale, est un autre élément important de l’engagement social. Par le soutien mutuel, par la confrontation saine et amicale, les appartenances aident à dépasser la peur du changement. Sortir de nos zones de confort, prendre le risque de la transformation peut être insécurisant. Apprivoiser le changement tant à l’intérieur de soi qu’autour de soi est plus rassurant quand on est accompagné par d’autres personnes qui ont expérimenté de nouvelles libertés intérieures et qui croient que les transformations sociales sont possibles. Dans l’engagement social, on développe des relations qui sont nourrissantes pour durer et nécessaires pour faire vivre ce à quoi on croit. Dans cette perspective, l’appartenance, c’est exigeant. Cela demande de la fidélité. On ne laisse pas tomber à la première épreuve. C’est un engagement qui crée des responsabilités envers ceux et celles avec qui on s’engage. L’appartenance suppose la confiance.
L’appartenance pour nourrir l’espoir du changement
Plus largement, l’appartenance au courant de fond de la transformation sociale comporte des exigences et des défis importants pour le mouvement communautaire. Lors d’une intervention dans le cadre d’une journée de réflexion des organismes de formation, Danielle Fournier, professeure retraitée en travail social, lançait un certain nombre d’interpellations aux organismes du mouvement communautaire pour qu’ils restent des lieux d’appartenance significatifs permettant de faire l’apprentissage de la citoyenneté et de la transformation sociale :
- déployer des pratiques d’analyse qui permettent de déconstruire l’idéologie dominante et d’identifier les causes des inégalités et des injustices,
- sortir de la logique en silo dans nos organisations où, par exemple, l’action collective devient le dossier d’une personne de l’équipe,
- proposer des actions collectives qui soient de réels lieux d’apprentissage de la citoyenneté.
Pour faire cela, les personnes qui s’impliquent dans les organismes communautaires (travailleurs-es, bénévoles, personnes participantes) doivent sortir de leurs zones de confort, accepter d’être bousculées dans leur programmation, au-delà des urgences individuelles, pour innover et répondre à l’actualité.
L’appartenance à ce mouvement communautaire centrée sur la transformation sociale fait perdre du terrain à l’individualisme qui sert les fins de l’idéologie dominante. Ensemble, il est plus facile de développer une pensée libre et autonome, ce qui contribue à nourrir le sentiment d’appartenance à «une gang» solidaire avec les personnes qui vivent les oppressions des systèmes de domination. Ainsi, l’appartenance permet de combattre l’individualisme exacerbé.
C’est l’ensemble de nos enracinements qui nourrissent l’espoir et créent le possible. On ne peut pas être de tous les combats, mais on sait que d’autres mènent d’autres combats sur d’autres fronts. Dans ce sens, appartenir à un des courants de la transformation sociale ne signifie pas s’opposer aux autres courants ou prétendre que le nôtre est «le meilleur» ou «le plus urgent». Si les stratégies peuvent être différentes, la solidarité doit demeurer. Et c’est là tout un défi que le mouvement communautaire ne relève pas toujours à cause d’une vision parfois dogmatique des choses. On revient alors à l’enfermement.
C’est chaque lutte et c’est l’ensemble des luttes qui portent l’espoir du changement. La diversité de nos appartenances ne s’opposent pas, elles créent plutôt l’ensemble des conditions nécessaires à la construction d’un autre monde possible, d’une humanité nouvelle porteuse de nos rêves et de nos espoirs de justice et de dignité pour tous et toutes sur une planète qu’on respecte et dont on prend le plus grand soin.
Cette démarche est devenue une session de formation «Marcher à contre-courant, une question de sens» offerte par le CPRF dans sa programmation régulière. Visitez notre site internet pour plus d’informations www.cprf.bizCPRF, De l’indignation à l’espérance, Le sens de l’engagement social chez les 25-40 ans, extrait d’un témoignage, 2002, p. 71
Cité dans www.uquebec.ca/edusante/sociale/imp_sentiment_appartenance.htm , tiré de Brochure: l’appartenance à un groupe : les six-onze ans et leur rapport aux valeurs, p.4
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Au cœur du processus de l'engagement social
Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (bulletin du CPRF, juin 2009), les valeurs que nous portons (bulletin d’octobre 2009), les appartenances que nous développons (bulletin de décembre 2009), les processus qui se vivent dans l’engagement social et le projet de société à bâtir. Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément du processus.
Passage de l’indignation du NON vers le OUI de la transformation sociale
L’engagement social nous conduit dans un processus qui permet de prendre du pouvoir dans nos vies tout autant que dans la société. C’est un processus constitué d’une multitude d’expériences qui permettent, au fil des ans et des engagements, de faire des gains en dignité, en estime de soi, en confiance au plan individuel; en solidarité et en espoir au plan collectif.
Quand on découvre les injustices, notre premier mouvement en est un d’indignation. Non, ce n’est pas juste ! Non, ils n’ont pas le droit de faire ça !
«Quand je fais un bilan, je m’aperçois que dans mon histoire personnelle, j’ai vécu de l’exclusion. J’ai toujours été toutoune et, à l’école, je faisais rire de moi. Je viens d’un milieu plus pauvre et au secondaire, je faisais rire de comment j’étais habillée. C’est de vivre l’exclusion qui m’a permis de développer une sensibilité aux autres. (…) C’est à partir de mon expérience personnelle d’exclusion que j’ai développé cette sensibilité à lutter contre l’exclusion.» Rosalie, St-Hyacinthe
Il y a donc une première prise de conscience « révoltée » qui doit être poussée plus loin dans la compréhension des causes pour saisir la mesure des transformations à apporter pour changer la situation.
Faire le choix de passer à l’action, de s’engager socialement pour faire ce changement nous fait vivre plusieurs passages. L’un d’eux, essentiel, est le passage de l’individuel au collectif. Passer du «je» au «nous» résulte d’une conscience critique qui se développe au fil des engagements. Apprendre avec d’autres à questionner et à lire la réalité permet de voir que les problèmes vécus par les individus, les groupes, les milieux de vie découlent d’injustices qui proviennent de la façon dont la société est organisée et qu’ensemble on peut agir sur celles-ci. C’est le propre de l’analyse sociale.
Le processus de conscientisation ou d’empowerment développe notre capacité de penser par nous-même, notre sens critique, tant individuellement que collectivement. Il permet de développer de la cohérence dans nos vie parce qu’il amène à faire des choix en fonction de nos réalités, de nos forces, de nos droits et de notre dignité. Regarder les OUI et les NON que nos engagements nous ont amené à dire dans nos vies est un bon exercice. Qu’est-ce que ça révèle ? Vers quoi cela nous amène-t-il ? Quels chemins inattendus cela nous invite-t-il à prendre ? Le processus de la transformation sociale amène non seulement plus de cohérence entre nos valeurs et nos actions mais aussi plus de liberté.
L’engagement social est un processus libérateur.
On fait porter un immense poids de responsabilité et de culpabilité sur les personnes victimes d’injustices dans notre société. L’analyse sociale conscientisante permet de se libérer de ce poids. Plus une personne comprend le fonctionnement de la société, plus elle saisit que les problèmes ne sont pas qu’individuels et que les solutions sont souvent collectives. Briser l’isolement, participer aux échanges et aux débats pour comprendre sa société augmente la confiance en ses idées, permet de développer des compétences pour agir et ultimement, croire à la possibilité du changement.
L’action pour la justice sociale demande aussi de travailler dans un climat de liberté vis-à-vis des institutions et des systèmes. Dans ce processus, les personnes et les communautés ont à remettre en question «l’autorité» lorsque celle-ci devient source d’injustices et de négation des droits. La résistance face aux institutions et aux systèmes économiques et politiques injustes est difficile à porter individuellement, mais collectivement plus facile.
L’engagement social est une expérience libératrice quand elle est soutenue par des liens d’amitié, de solidarité qui permettent le risque de faire le pas, de se découvrir dans le «faire autrement» pour inventer du neuf. «Avec d’autres, on apprend à faire des choses dont on se croyait incapable.»
L’inscription dans ce processus est libératrice puisqu’elle permet aux personnes de reprendre confiance en soi, de se relever et de marcher la tête haute. Elle est libératrice aussi dans nos groupes et nos régions parce qu’elle est porteuse de mobilisation et d’innovation sociale.
Être en action dans le réel
Dans le processus de l’engagement social, on ne peut pas être un client, encore moins un bénéficiaire. Le processus de l’engagement social n’amène pas dans un mode passif de réception d’un service ou d’une aide. L’engagement suppose un mode actif. On est une personne participante, agente de changement et citoyenne. La participation est au cœur de ce processus que certains qualifient d’empowerment ou de développement de la capacité d’agir.
«L’empowerment comporte quatre composantes essentielles : la participation, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique (conscience individuelle, collective, sociale et politique). Lorsque ces quatre composantes sont en interaction, un processus d’empowerment est alors enclenché. Ce processus proactif est centré sur les forces, les droits et les habiletés des individus et de la communauté, plutôt que sur les déficits ou les besoins.» (Rappoport 1987, Gibson 1991, Anderson 1996)
Au cœur de cette démarche, chaque pas, petit ou grand, a son importance. Chaque avancée est une victoire. C’est une dynamique qui s’enracine dans la vie des personnes et des collectivités. Il est donc essentiel de reconnaître chaque pas puisque chacun d’eux est signifiant dans la vie des individus et des groupes qui les vivent. Cette reconnaissance permet de durer dans l’engagement.
«Pour durer dans l’engagement, les personnes ont exprimé le besoin de voir et de vivre des petites victoires. Voir des personnes briser leur isolement et faire un bout de chemin, voir des groupes développer de nouveaux projets, se redonner du pouvoir collectivement et faire de petits gains politiques redonnent confiance, permettent de continuer à croire à la justice et démontrent que les efforts ne sont pas vains. »
Vivre cette expérience, c’est prendre conscience que la transformation s’inscrit au cœur même du processus, dans chacun des pas effectués. L’action collective donne la possibilité d’enraciner nos valeurs individuelles et collectives. Le processus, soutenu dans par nos valeurs et nos appartenances, devient pour nous, porteur de sens et nous donne du souffle.
La transformation est au cœur même du processus
L’engagement social nous met en mouvement, nous ouvre sur des possibles. Pour que ces possibles adviennent, on doit aller dans le sens de la vie. Dans nos sociétés motifères, la contribution de plusieurs est niée, bafouée. Redonner la possibilité d’agir aux personnes et aux collectivités, c’est reprendre le mouvement de la vie qui est au cœur même du processus. Arrêter le mouvement, c’est arrêter la vie elle-même.
La transformation n’est pas seulement le but final. Elle est au centre de ce qui se vit tous les jours. C’est le cœur même du processus. Il devient alors primordial de se donner des temps d’arrêt pour prendre conscience de cette transformation à l’œuvre, nommer ses avancées et ses reculs. «Le processus est plus important que le but.» Ce qu’on a acquis à travers tout ce chemin parcouru, tout au long de ce voyage, est-ce que ça en valait la peine ? Est-ce que c’est suffisant pour continuer ?
Quand ils se mettent à l’écoute de la vie, quand ils font de la place aux personnes et aux collectivités dans la complexité de leur développement, quand ils prennent le temps d’accueillir, les processus vécus dans l’engagement social devraient permettre le plein épanouissement des individus et des sociétés.
Un processus qui nous inscrit dans l’histoire
L’histoire est le témoin de nos changements individuels et collectifs. Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire. Elle est ce que nous en faisons collectivement.
Tout ce qu’on a acquis de connaissances, de forces, de pouvoir, d’expériences, d’habiletés, avec d’autres, est-ce que ça révèle un sens ? Au CPRF, on fait le pari qu’il y a un sens au changement. Les processus vécus dans l’engagement social créent du sens dans nos vies et dans nos sociétés. L’histoire ne tourne pas en rond. Elle avance en spirale, porteuse de nos cheminements, de nos OUI et de nos NON basés sur les valeurs individuelles et collectives que nous portons. La particiaption citoyenne et collective permet de nous inscrire dans l’histoire, de participer à l’orienter. L’histoire de l’engagement social pour la justice est un long processus en faveur de la vie. Plus de gens y participeront, plus nos sociétés évolueront vers la réalisation d’une humanité de justice, d’égalité et de respect de son environnement.
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La part du rêve !
Lors des deux tournées « Ça nous touche… on bouge ! », une synthèse a permis de dégager cinq éléments qui sont au cœur de l’engagement social et qui «fabriquent du sens» dans nos vies, nos régions, notre société. Ces cinq éléments sont : notre histoire collective de luttes sociales (bulletin du CPRF, juin 2009), les valeurs que nous portons (bulletin d’octobre 2009), les appartenances que nous développons (bulletin de décembre 2009), les processus qui se vivent dans l’engagement social (bulletin de juin 2010) et le projet de société à bâtir. Vous pouvez accéder à l’ensemble de ces réflexions sur le site Internet de notre organisme. Dans ce texte, nous nous attarderons à approfondir l’élément du projet de société.
Un horizon de sens
Selon les personnes participantes à notre démarche sur le sens de l’engagement social, l’élément du «projet de société» est significatif car il porte l’espoir du changement. Pour s’engager à changer le monde, il faut croire, espérer que le changement est possible. «Ensemble, de toutes les générations, de toutes les croyances et provenances, croyons qu’il est important de transmettre notre espérance qu’un autre monde est possible, dans la richesse de nos différences.» Le projet de société dont on rêve peut se déployer de multiples façons, avoir des accents différents et être adapté à notre culture mais il porte des valeurs et des croyances semblables liées à la dignité humaine, la justice, la paix, l’égalité, la solidarité, la liberté et de plus en plus souvent, heureusement, l’écologie. Il rejette toutes formes d’exploitation, d’oppression, d’aliénation et d’exclusion.
Nos projets de société sont des espaces perpétuellement ouverts sur un avenir toujours en devenir. Nous ne pourrons pas dire un jour, une fois pour toutes, voilà nous y sommes ! L’expression le dit, c’est un projet, toujours en construction, en mouvement, demandant des ajustements continuels à une réalité toujours en évolution.
Le capitalisme ne veut pas de changement. Pour se maintenir, il s’appuie au contraire sur des dogmes énoncés comme des vérités immuables : une liberté de marché sans entrave ; une croissance des profits à l’infini ; la nécessaire compétitivité des entreprises ; l’efficacité du privé à offrir le meilleur rapport qualité/prix ; la primauté des libertés individuelles sur les droits collectifs ; la consommation comme gage d’émancipation et de bonheur, … Le capitalisme néolibéral qui domine le monde actuellement tente de nous enfermer dans une doctrine économique dont le développement serait arrivé à son accomplissement. Dans cette perspective, le néolibéralisme serait la meilleure et l’ultime recette pour assurer le bien-être du monde !
Un projet de société progressiste, centré sur les valeurs mentionnées précédemment, ne peut être source d’enfermement. C’est pourquoi, au cœur du projet de société, il y a le rejet de la fatalité.
Rejeter la fatalité
Dans un monde où les seuls rêves permis sont des rêves individuels de richesse et de réussite sociale, il y a quelque chose d’éminemment subversif à rêver collectivement d’un monde où « tout homme, toute femme et enfant ont les mêmes droits au respect, à la dignité, à la liberté, de rêver et de s’épanouir pleinement sans contrainte et dans la paix. »
«Des pauvres, il y en aura toujours.» Voilà une petite phrase, savamment répandue, qui représente bien la force de persuasion du système capitaliste. Au plan individuel, on la justifie de plusieurs manières : la paresse, le manque d’intelligence, la malchance, l’hérédité, la sélection naturelle même… Elle enferme les personnes pauvres dans une fatalité encouragée et entretenue par le système économique dominant.
Pourtant, au plan mondial, en 1974, les sociétés occidentales s’étaient engagées à consacrer 0,7% de leur produit intérieur brut (PIB) pour éradiquer la pauvreté dans le monde en l’an 2000 (2,7 milliards de personnes vivant avec moins de 2$ par jour). Très peu de sociétés l’ont véritablement fait, préférant consacrer leurs ressources au développement d’une économie libéralisée pour les quelques 400 grandes multinationales de ce monde. Ce rêve réalisable a été réaffirmé en 1995 avec un nouvel échéancier (2020) et de nouveaux objectifs. Puis, en 2000, la Banque mondiale, appuyée par les riches pays occidentaux, décrète une «nouvelle politique de la pauvreté», échéant cette fois en l’an 2015, qui réduit l’objectif à la moitié du nombre de personnes vivant dans la pauvreté absolue, soit avec moins de 1$ par jour, (650 millions de personnes).
Pourquoi diminuer ces objectifs alors qu’on assiste à un accroissement toujours plus grand de la richesse mondiale ? Elle est passée de 25 000 milliards $ en 1995 à 33 000 milliards $ en 2004. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), l’éradication de la pauvreté nécessiterait des investissements de 70 milliards $ annuellement pendant 10 ans. «En réalité, la raison du revirement est due au changement idéologique radical intervenu chez les classes dirigeantes. (…) elles ne croient plus, si elles y ont cru, au droit à la vie pour tous, à l’idée que l’on puisse éradiquer la pauvreté par des actions prises au niveau des États et par la communauté internationale et que l’on puisse réaliser une justice sociale partagée par tous. Elles ne croient qu’à l’initiative des individus, à leur responsabilité.»
L’accumulation des profits et des privilèges n’est pas un projet de société. À cela, nous opposons une vision du monde basée sur des valeurs sociales qui participent à construire une humanité qui reconnaît les droits fondamentaux à la vie et à la dignité. «Nous avons refusé le rêve de pouvoir et de profits égoïstes, pour créer une économie solidaire où chacun et chacune reçoit selon ses besoins et donne selon ses moyens.»
Un héritage à transmettre
Nos projets de société visent l’avenir mais ils ne se construisent pas à partir de rien. Ils sont en fidélité à des projets déjà en marche, légués par tous ceux et toutes celles qui nous ont précédés et qui ont lutté pour faire advenir une société qui priorisait les valeurs mentionnées précédemment. Nous sommes responsables d’un héritage de luttes et de défense des droits humains à faire grandir et à faire fructifier pour le transmettre, avec la même passion, aux générations futures. Comme celles et ceux avant nous, nous sommes des relayeurs et relayeuses. Le travail accompli par celles et ceux qui nous ont précédés donne un sens à ce que nous protégeons et proposons pour aujourd’hui. Et c’est ce sens du bien commun, du vivre ensemble que nous relaierons aux générations futures. Au cœur du projet de société, il y a la confiance en l’avenir et la confiance dans les autres.
Ça commence aujourd’hui même !
Notre projet de société ne nous interpelle pas seulement en fonction d’un horizon futur. Il est porteur de sens parce qu’il interpelle nos façons d’agir et d’être ensemble aujourd’hui. On essaie de vivre maintenant les valeurs et les options qui sont au cœur de nos rêves d’une vie et d’une société plus juste et équitable pour tous et toutes.
Nous avons un devoir de cohérence qui nous pousse à prioriser la qualité des rapports humains et du rapport avec la nature, la transparence, la démocratie, … Nous avons également un devoir de solidarité : « l’engagement de chacun et chacune est essentiel pour atteindre nos objectifs de liberté, d’équité, d’ouverture, de respect et de solidarité… » L’appel solidaire des mouvements sociaux du Forum social québécois de 2007 nous rappelle également l’importance d’être « uniEs dans notre volonté de travailler ensemble, sur tous les terrains, y compris dans les coins, pour faire une société plus juste, plus écologique et plus humainement prospère pour tous (…) ».
Deux rôles nous interpellent dans la construction du projet de société. L’un d’eux est celui de la vigilance pour ne pas perdre le terrain gagné dans la reconnaissance des droits humains et du bien commun. L’autre rôle nous engage à proposer le rêve d’un autre monde possible.
Le droit de rêver
Dans sa démarche citoyenne «Couvrir les besoins essentiels et sortir de la pauvreté au Québec», le Collectif pour un Québec sans pauvreté a identifié comme besoin vital «la part du rêve» dans la couverture des besoins essentiels. Les personnes participantes ont fait ressortir que «rêver est aussi essentiel et important à la santé que dormir et les rêves des uns et des autres ne sont pas les mêmes.» Cette «part du rêve» prend la forme de réalités concrètes et terre à terre pour les personnes en situation de pauvreté : un petit 25 $ pour du jardinage, aller visiter la parenté immédiate, le droit aux vacances et au repos ou encore… aller chez le dentiste. La réalisation de ces rêves parle des droits bien avant que de parler de luxe ou de fantaisie. Le rêve fait partie du droit à la vie. Comme le disait le poète Aragon, «l’homme (la femme) qui a des rêves ne meurt pas.»
Ricardo Petrella, dans son livre « Désir d’humanité, Le droit de rêver» nous démontre de façon très convaincante que l’un des plus grands torts faits par le système capitaliste est de nous confisquer le droit de rêver. Dans nos sociétés, on a réduit la politique à un instrument pour favoriser les lois du marché mondialisé. « Les forces créatrices d’un futur différent du présent sont acceptées à condition qu’elles soient cohérentes avec les logiques et les intérêts du système en place. (…) Il s’agit d’une créativité et d’une innovation compétitives, fondées sur la rivalité et l’exclusion en vue de l’élimination du concurrent et de la marginalisation des perdants.» On nous a convaincus que la politique est avant tout une affaire de gestion en fonction de moyens et de résultats (comment et combien ?) plutôt qu’une question d’échelle de valeurs, de finalités et d’un projet commun et solidaire (pour qui et pour quoi ?). Et dans cette logique, tout doit être géré comme une entreprise : les États, nos hôpitaux, nos écoles, nos services publics, et même nos projets et nos organisations…
Les multiples critiques qui ont fusé face aux revendications de la Marche mondiale des femmes 2010 montrent bien le discrédit qui pèse sur les porteuses et porteurs du rêve d’un autre monde possible. Et le traitement médiatique rachitique entourant les mobilisations touchant la lutte à la pauvreté montre bien le parti pris des grands médias à la solde des pouvoirs dominants.
«Tout ce qui n’est pas accepté ou est considéré inacceptable par les dominants est systématiquement étiqueté de rêverie, d’irréalisme, d’impraticabilité » Seules les solutions des lucides sont acceptables, les solidaires en sont réduits à être des «pelleteux de nuages» puisque leurs propositions ne cadrent pas dans l’étroit balisage idéologique du capitalisme néolibéral. Cela confronte l’urgence de garantir la libre circulation des idées dans nos médias comme dans toutes les sphères de la société.
Et pourtant, comme le disait si bien la déclaration des mouvements sociaux du Forum social québécois en 2008 : «C’est vrai que nous sommes des rêveurs parce que nous croyons que le rêve est un service essentiel, qu’un peuple doit voir plus grand que la logique comptable et la pensée marchande, qu’un autre monde est possible, et que les grandes idées pourront toujours rassembler les humains et les pousser à donner le meilleur d’eux-mêmes.
C’est pourquoi il est si important de résister aux dogmes du néolibéralisme qui nous enferment dans la fatalité et l’impuissance d’une «société malade des rêves qu’elle n’a plus». Redonnons-nous la légitimité de proposer un projet de société mobilisateur et novateur. Nous sommes responsables, collectivement et dès maintenant de faire advenir nos rêves. Rêvons d’un autre monde possible et comme le disait Gandhi, soyons nous-mêmes le changement que nous voulons voir dans le monde» !
Louise avec la collaboration de Guy, Marie-Iris et Nelson
Déclaration commune d’un groupe de personnes participantes, Démarche Ça nous touche, on bouge ! La suite, Québec, 2007
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